dimanche, novembre 29, 2009

Brissot, « médiocre Méphistophélès de la Gironde »



1754-1793. Grand admirateur de la révolution américaine et de l’Angleterre, fortement influencé par Adam Smith et les penseurs libéraux de l’époque, Jacques-Pierre Brissot a voué une haine sans bornes à Robespierre et aux sans-culottes parisiens. Sous son inspiration, les Girondins prôneront une République fédérale et commerciale.

Le 15 janvier 1793, la Convention déclare Louis XVI coupable de tous les chefs d’accusation relevés à son encontre. Deux jours après, les députés de la toute jeune République française votent la mort sans sursis. À l’annonce du verdict, celui qui n’est plus que Louis Capet depuis que, le 21 septembre 1792, la royauté a été abolie en France murmure avec amertume : « Je croyais que M. Brissot m’aurait sauvé. » Non seulement l’intervention de Jacques-Pierre Brissot, dit de Warville, n’évite pas la guillotine à Louis XVI, mais elle contribue à précipiter sa perte et celle de ses amis, qui passeront à la postérité sous l’appellation de Girondins. Mais, en 1792-1793, pamphlets, libelles et journaux font référence à ce courant révolutionnaire en utilisant le terme de Brissotins. C’est dire l’influence qu’a Jacques-Pierre Brissot.

Dans ses Mémoires, rédigés en prison avant son exécution, le 31 octobre 1793, il écrit : « Je suis né en 1754, le 14 janvier, dans la ville de Chartres. J’étais le treizième enfant de ma famille, et ma mère en eut encore quatre après moi. Mon père était traiteur et, comme lui, tous ses parents avaient eu la réputation de probité. » Il ajoute : « Je touche à cet âge où Rousseau fit un examen général de sa vie passée et de toutes ses connaissances, et se fixa un plan de conduite qu’il put suivre jusqu’à sa mort. Je vais imiter Rousseau. » Comme de nombreux révolutionnaires de son temps, Brissot voue un véritable culte à Rousseau et aux Lumières. Mais, chez lui, cela se double également d’une profonde admiration pour l’Angleterre, ainsi que pour la jeune République américaine. Il séjourne d’ailleurs dans ces deux pays, ne rentrant précipitamment d’Amérique que lorsqu’il apprend la convocation des États généraux de 1789. Brissot est un touche-à-tout dont la capacité d’écriture est surprenante. Au milieu des années 1770, il commence un ouvrage intitulé une Théorie des lois criminelles, dont il adresse la préface à Voltaire. Le grand philosophe lui répond par une lettre encourageante et flatteuse. Plus tard, il rencontre Simon-Nicolas-Henri Linguet, auteur des Annales, qui le charge de quelques articles pour le Mercure et lui fait découvrir sa passion pour le journalisme. Mais Brissot s’intéresse également à la science et se lie d’amitié avec un jeune médecin passionné par les disciplines scientifiques, qui n’est autre que Jean-Paul Marat. Dans ses Mémoires, Brissot consacre de longues pages à brosser un portrait au vitriol du rédacteur de l’Ami du peuple dont les diatribes enflammées contre ceux qu’il appelait péjorativement « les hommes d’État » ont largement contribué à la journée du 2 juin 1793, entraînant la chute des Brissotins. Toujours dans ses Mémoires, Brissot assure avoir rencontré Robespierre au début des années 1770, alors qu’ils étaient tous deux jeunes avocats. Une anecdote invérifiable qui permet surtout à Brissot de cracher sa haine de l’Incorruptible. Il le décrit comme « ignorant, étranger à toutes les sciences, incapable d’idées, incapable d’écrire, il était parfaitement propre pour le métier de la chicane. Les années ne l’ont point changé, et [je] suis encore à concevoir comment un tel individu exerce une influence si grande et si fatale sur le sort de notre liberté ». Brissot ne tient pas un tel langage en 1791. Dans le Patriote français, journal qu’il avait fondé en juin 1789, il vante alors « l’inflexible logique de Robespierre ». Mais les deux hommes sont encore dans le même camp.

Brissot est un révolutionnaire convaincu. Plus, il fait partie de ces rares hommes qui, dès 1789, se disent républicains. Le 14 juillet 1789, c’est à lui que les vainqueurs de la Bastille remettent les clefs de cette forteresse dans laquelle il a fait un séjour de quelques semaines en 1784.

Brissot s’est forgé sa conception de la république et de la démocratie idéale à partir de ses lectures, de ses voyages à Londres et en Amérique, mais également grâce à des rencontres. Notamment celle d’Étienne Clavière, dont il dit dans ses Mémoires qu’il lui doit son « éducation en matière de républicanisme ». Clavière est un financier suisse qui a participé à la révolution de Genève en 1782. Une révolution avortée à la suite de l’intervention des forces du roi de France. Contraint à l’exil, Clavière devient l’un des spéculateurs de la place de Paris. C’est avec lui que Brissot découvre l’économie et la finance, et qu’il fonde en 1787 la Société des amis des Noirs. L’abolitionnisme des deux hommes repose autant sur des bases morales que sur des conceptions économiques, celles du « profond Smith ». Ils sont convaincus que l’esclavage non seulement viole la liberté civile et les exigences des « moeurs vertueuses », mais qu’il est également moins rentable que la main-d’oeuvre libre. Grâce à la pression de Brissot et des Brissotins, Clavière devient, en mars 1792, ministre des Contributions et Revenus publics dans le premier gouvernement girondin. Brissot et Clavière tentent de mettre en oeuvre une politique inspirée des principes de Smith, et de faire de la France « une société commerciale unie et prospère » ayant « une Constitution en accord avec ses objectifs ».

C’est dès l’année 1791 que les désaccords apparaissent entre les futurs Montagnards et les Girondins. Après la fuite à Varennes et le massacre du Champ-de-Mars, Danton et Marat sont en fuite. Robespierre, qui avait proposé et obtenu que les députés sortants de la Constituante ne puissent être élus à l’Assemblée législative, se trouve sans mandat. Il se replie sur la Commune de Paris et sur le club des Jacobins, affaibli depuis le départ des Feuillants. Brissot, élu député, gagne encore en influence. Pour contrer les Feuillants, favorables à la monarchie, qu’il soupçonne de comploter avec l’Autriche, Brissot pousse à la guerre, persuadé que les sujets de Léopold d’Autriche prendront le parti de la Révolution. À quoi Robespierre répond : « Personne n’aime les missionnaires armés (…). La guerre fait le lit du despotisme. »

Mais si Brissot veut cette guerre, Louis XVI la veut tout autant. Le 23 mars 1792, les Brissotins Roland et Clavière entrent au gouvernement ; le 20 avril, la France déclare la guerre à l’Autriche. Une guerre que le roi fait tout pour perdre, notamment en opposant son veto aux lois adoptées. Le 13 juin, il renvoie les ministres girondins. Le 20, le peuple, conduit par les « chefs » girondins, envahit les Tuileries, réclamant le retour des ministres et l’acceptation de plusieurs décrets auxquels le roi a mis son veto. Louis XVI accepte de se coiffer du bonnet phrygien mais ne cède pas. C’est le 10 août, sous l’influence de Robespierre et de Danton, que la commune insurrectionnelle de Paris et les bataillons de fédérés marseillais et bretons prennent les Tuileries. Paris, Danton et Robespierre ont réussi là où ont échoué les Brissotins. De cet épisode, Brissot tire une certitude : la nécessité de réduire l’influence politique de Paris. Les massacres de septembre renforceront chez lui cette conviction d’une commune insurrectionnelle incontrôlable, aux mains de ceux qu’il nomme désormais les « anarchistes ». Sous son influence, la Gironde se lance dans une lutte acharnée pour réduire Paris à « un 83e d’influence, comme chacun des autres départements » et développe un modèle de République inspiré de la Suisse et de la révolution américaine. Pour réduire Paris, Brissot propose la création d’une force armée issue des 83 départements français. Brissot et ses amis demandent également la mise en accusation de Robespierre et de Marat, coupables, selon eux, de vouloir installer une dictature. Devant les députés, l’Incorruptible prend la parole et réduit à rien les accusations brissotines. « L’ami du peuple » est déclaré innocent par le tribunal révolutionnaire. L’étoile de Brissot pâlit à Paris. Sa demande de surseoir à l’exécution de Louis Capet et la trahison de Dumouriez achèvent de le déconsidérer aux yeux des sans-culottes parisiens. D’autant que Brissot refuse obstinément toutes les mesures proposées par la Montagne pour réglementer les prix du grain et limiter la spéculation. Selon lui, les ennemis de la Révolution sont ceux « qui veulent tout niveler, les propriétés, l’aisance, le prix des denrées, les divers services à rendre à la société ». Comme l’écrit Robespierre, Brissot et les siens « ne veulent constituer la République que pour eux-mêmes » et « n’entendent gouverner que dans l’intérêt des riches et des fonctionnaires publics ».

Le 31 mai et le 2 juin 1793, les sections parisiennes et les représentants de la Commune de Paris soutenus par la garde nationale cernent la Convention et exigent que celle-ci mette en accusation 29 députés girondins, dont Brissot. Il sera condamné à mort le 9 brumaire et exécuté le 10 brumaire de l’an II (31 octobre 1793). Jean Jaurès écrira à son propos que ce « médiocre Méphistophélès de la Gironde » n’était qu’ « un esprit remuant et brouillon, plein d’une haute idée de lui-même ».

Stéphane Sahuc

Jacques Roux, le curé rouge

Portrait. 220 ans après la révolution française



1752-1794 . Figure incendiaire, l’abbé Jacques Roux est aux côtés des petites gens affamés par la crise des subsistances. Il siège à la Commune de Paris, critique la notion de propriété, multiplie les attaques contre les riches, justifie les pillages des boutiques, il devient l’un des chefs des « enragés ». Pour Robespierre et Marat, son mentor, il va trop loin…

Les traîtres, les hypocrites et les fripons, ce n’était pas le calice de l’inflexible et énigmatique abbé Jacques Roux, le « curé rouge », le pourfendeur des élites, le prédicateur des sans-culottes. Il n’avait certes pas l’éloquence d’un Saint-Just, d’un Robespierre ou d’un Danton, mais les modernistes (les spécialistes des XVIe, XVIIe et XVIIIe siècles) n’ont pas manqué de lui donner sa part dans le grand livre de l’histoire de la Révolution française. Avant eux, Marx l’a reconnu comme un précurseur de l’idée communiste, Jaurès a réhabilité celui qui n’était jusqu’alors qu’un exalté pur et dur, l’historien Albert Mathiez l’a qualifié de « prêtre socialiste ». Mais c’est bien plus de Babeuf et de son idéal de mise en commun des richesses qu’il faudrait rapprocher Jacques Roux, le Charentais qui enrageait.

Charentais… Il est né en 1752 à Pranzac, un petit village tranquille près d’Angoulême. Issu d’une famille « bourgeoise » des confins du Périgord (son père était lieutenant juge assesseur au marquisat de Pranzac et ancien officier du régiment de Hainaut), le jeune Jacques fait des études au séminaire d’Angoulême, y devient professeur de philosophie et de physique avant d’être ordonné prêtre et nommé vicaire. C’est au cours de ce séjour dans la capitale de l’Angoumois que Jacques Roux est mêlé à une obscure affaire de meurtre : un subalterne du séminaire, le frère Ancelot, fit feu une nuit sur des jeunes qui avaient pris l’habitude de lancer des pierres contre les fenêtres de l’établissement et tua l’un d’eux, un fils de notable. Il prétendit ensuite que l’abbé Jacques Roux lui avait conseillé de veiller et au besoin de tirer pour effrayer les importuns, probablement des séminaristes voulant se venger de la sévérité de leur professeur. Roux, réfugié un temps à Pranzac, est arrêté, ainsi que le supérieur et trois autres prêtres, mais les inculpés feront appel au Parlement de Paris et seront finalement libérés.
On retrouve ensuite Roux desservant à Saintes, aumônier, puis vicaire à Cozes ; sa hiérarchie lui attribue de la « régularité » et des « moeurs irréprochables ». Sous les traits de l’agneau, le vicaire de Cozes se mue parfois en un étrange plumitif dans une feuille locale le Journal de Saintonge et d’Angoumois, en « rimailleur » et en « poétereau emporté par un délire aveugle », selon le directeur de la publication, s’attirant les quolibets pour ses vers abscons et ses attaques virulentes de personnalités civiles et religieuses qui ne lui avaient sans doute pas pardonné son passage en Angoumois. Il est déplacé, un an avant la Révolution, à Saint-Thomas-de-Conac, où ses fidèles, dit-on, l’« idolâtraient » pour sa générosité. C’est là, dans cette région proche de l’estuaire de la - Gironde, qu’il passe l’année 1789, sans faire autrement parler de lui que de s’enthousiasmer pour la prise de la Bastille. Dans sa petite église, il prononce son premier « prêche civique », où il célèbre le « triomphe des braves Parisiens sur les ennemis du bien public ». Il partage aussi avec ses paroissiens la grande déception de la nuit du 4 août, qui laissait les droits seigneuriaux rachetables et conservait la plupart des anciens impôts. Au printemps 1790, moins de dix jours après son départ, pour Ambleville cette fois, les paysans de Saint-Thomas-de Conac se soulèvent contre les droits seigneuriaux rachetables, brûlent deux châteaux et les chiens du seigneur sont mis à la broche. Roux ne participa pas directement à ces émeutes, mais il en est tenu pour responsable, ayant « prêché la doctrine dangereuse qui annonçait aux peuples que les terres appartenaient à tous également », selon l’affirmation du commissaire du roi, Turpin.

Révoqué, frappé d’interdit, Jacques Roux gagne Paris. Le 16 janvier 1791, dans l’église Saint-Sulpice, il prête serment à la Constitution civile du clergé : vicaire de Saint-Nicolas-des-Champs, il habite la section très peuplée et très pauvre des Gravilliers, tout en fréquentant le club des Cordeliers. Proche de Marat, qu’il héberge lorsque celui-ci était « persécuté par Lafayette », Roux gagne le surnom de « petit Marat ». Ses interventions enflammées défendant les droits des petites gens font de lui le « prêtre des sans-culottes ». En mai 1792, en chaire, il demande la peine de mort contre les accapareurs et les fabricants de faux assignats, ainsi que l’interdiction de l’exportation des grains et l’établissement de magasins publics. Lors de la journée nationale du 10 août, marquant la chute de la royauté, il est aux côtés des insurgés, mais il ne sera élu ni au Tribunal révolutionnaire ni à la Convention, et se contente, non sans amertume, de représenter sa section au conseil général de la Commune. Chargé, en tant que membre de la - municipalité, d’assister à l’exécution de Louis XVI, on lui prête une grande brutalité vis-à-vis du roi déchu. Et sa réplique, réelle ou supposée, à Louis XVI qui lui tendait son testament pour le remettre à la reine - « Cela ne me regarde point. Je ne suis pas ici pour faire vos commissions mais pour vous conduire à l’échafaud » - lui vaudra pour longtemps les foudres de la postérité.

Mais, à ce moment, si la Révolution avait anéanti la monarchie, exécuté le roi et instauré la République, les Montagnards, restés maîtres de la situation, avaient l’impérieux devoir de donner du pain au peuple. Or les denrées étaient rares et chères, les files d’attente se reformèrent devant les boutiques et la colère de la rue grondait. Désormais, la Convention devait tenir compte d’un foyer d’agitation, incontrôlable, les sans-culottes. Le mécontentement fut relayé par une poignée d’hommes et de femmes à la gauche de la « sainte Montagne ». Au sein de ce petit groupe, dit des « enragés », figurent Jacques Roux, Jean-François Varlet, Jean Leclerc et sa femme, Pauline Léon, proche de Claire Lacombe à la Société des citoyennes républicaines révolutionnaires.

Le 25 février 1793 - « la journée de Jacques Roux », selon Jaurès - les épiceries du quartier des Lombards sont toutes envahies par des ménagères qui se font délivrer du sucre, du café et du savon en dessous de leurs cours, tandis que Roux commente les événements à la Commune : « Je pense, au surplus, que les épiciers n’ont fait que restituer au peuple ce qu’ils lui faisaient payer beaucoup trop cher depuis longtemps », avant d’ajouter que cette journée « eût été plus belle encore s’il y avait eu quelques têtes coupées ». Le 25 juin 1793, il vient lire à la Convention un texte qualifié de « manifeste des enragés » par l’historien Albert Mathiez. Roux y évoque la situation dramatique du peuple, menacé par les envahisseurs et affamé par les « agioteurs », il critique la mollesse des administrations, exige des mesures rapides et sévères contre l’agiotage et les accapareurs, la taxation des denrées, l’impôt progressif, et prône la démocratie directe et la surveillance du gouvernement par les électeurs. Il prône une répression violente au niveau économique. Il dénonce la faiblesse de la Constitution de l’an I, votée la veille, et parle de « crime de lèse-nation » de la part de ses rédacteurs. « La liberté n’est qu’un vain fantôme quand une classe d’hommes peut affamer l’autre impunément. L’égalité n’est qu’un vain fantôme quand le riche, par le monopole, exerce le droit de vie et de mort sur son semblable. La République n’est qu’un vain fantôme quand la contre-révolution s’opère de jour en jour par le prix des denrées, auquel les trois quarts des citoyens ne peuvent atteindre sans verser des larmes. Les riches seuls, depuis quatre ans, ont profité des avantages de la - Révolution. Il est temps que le combat à mort que l’égoïste livre à la classe la plus laborieuse de la société finisse. »

Son intervention déclenche un tollé général. Chassé, traqué par Robespierre, qui prononça un réquisitoire contre cet « intrigant qui veut s’élever sur les débris des puissances que nous avons abattues », désavoué par Marat, qui, dix jours avant son assassinat (13 juillet 1793), lui reprochait de « jeter les bons citoyens dans les démarches violentes, hasardées, téméraires et désastreuses », et également par les hébertistes, le « boutefeu de la section de Gravilliers » est radié du club des Cordeliers. Le jour même des funérailles de l’Ami du peuple, Roux tente de récupérer le souvenir du « martyr de la République » et fait paraître un journal, le Publiciste de la République française, par l’ombre de Marat. Il y poursuit sa campagne et écrira quelques jours après : « Les productions de la terre, comme les éléments, appartiennent à tous les hommes. Le commerce et le droit de propriété ne sauraient consister à faire mourir de misère et d’inanition ses semblables. » Le 22 juillet, il prononce l’oraison funèbre de - Marat à Saint-Nicolas-des-Champs. Le 5 septembre la pression populaire s’exerce à la Convention, où « la terreur est à l’ordre du jour » (Barère). Roux n’a guère le temps de s’en réjouir, il est arrêté et emprisonné. Varlet et les principaux chefs des « enragés » suivront.
Traité en suspect et en ennemi de la République, Roux comprend que son sort est scellé et se poignarde dans sa cellule. La première tentative échoue, mais il parvient à se suicider le 10 février 1794, peu avant les exécutions des hébertistes et des dantonistes. Jacques Roux a été la seule victime du groupe des « enragés », tous les autres ayant survécu. Il a pressenti que la vie chère conduit à la révolution, et sa lutte contre les « accapareurs » le portait intuitivement à remettre en cause le droit de propriété. Le « curé rouge », qui en demandait beaucoup, trop pour Robespierre, était confusément socialiste, sans doctrine cohérente, mais son aspiration égalitaire préfigure des formes autrement plus élaborées, comme le communisme rural de l’Ange ou la doctrine sociale des babouvistes exposée dans le -Manifeste des Égaux.


Bernard Duraud

jeudi, novembre 19, 2009

La Guadeloupe dans la Première Guerre Mondiale



Ce Vendredi 20 Novembre2009, à l'invitation de la Médiathèque Caraïbe et avec la complicité du Sociologue Harry Méphon, j'aurai le plaisir de présenter mon dernier ouvrage sur "La Guadeloupe dans la Première Guerre Mondiale" paru aux Editions Nestor. La manifestation débutera à 19 heures au Fort Fleur d'Epée.

Ary Broussillon

jeudi, novembre 12, 2009

Des Africains ont eu leur part dans la traite des Noirs


Au Nigeria, un collectif d’ONG, le Congrès des droits civiques, demande aux chefs coutumiers du pays le plus peuplé d’Afrique de s’excuser au nom de leurs ancêtres d’avoir aidé à la déportation de milliers d’esclaves noirs

C’est une première en Afrique noire. Du jamais entendu. Au Nigeria, pays le plus peuplé du continent noir, avec plus de 140 millions d’habitants, un collectif de plusieurs dizaines d’organisations de défense des droits de l’homme, le Congrès des droits civiques (CRC), a demandé aux « chefs traditionnels africains nigérians de s’excuser pour le rôle que leurs ancêtres ont joué dans la traite des esclaves ».

« Nous ne pouvons pas continuer à accuser les hommes blancs alors que les Africains, en particulier les chefs traditionnels, ne sont pas irréprochables », dit-il dans un courrier. Les organisations relèvent le fait que le Sénat américain a présenté en juin dernier des excuses pour « l’inhumanité, la cruauté, l’injustice fondamentale de l’esclavage ». Aux Africains de faire de même.

Très précis sur les accusations, le CRC a rappelé que les chefs traditionnels ont « participé à la traite des esclaves en aidant systématiquement à mener des raids et des enlèvements dans des communautés sans défense, puis à les livrer à des Européens, Américains et autres ».

Au Nigeria, la ville côtière de Badagri, comme celle de Ouidah au Bénin (l’ex-Dahomey) ou encore Loango en Angola, ont servi de points de départ pour le voyage à fond de cale de millions d’esclaves vers l’Europe, les États-Unis et les Caraïbes.

Une démarche non exempte d’arrière-pensées politiques
La participation de chefs africains à la traite de leurs propres frères noirs a toujours été une réalité gênante, même pour les historiens occidentaux. D’autant qu’il y a peu d’écrits en Afrique, continent de la tradition orale.

Reste que cette démarche n’est pas exempte d’arrière-pensées politiques. Dans l’Afrique noire du XXIe siècle, les pouvoirs en place apprécient peu le poids des chefs traditionnels, omniprésents dans les villages, jugeant qu’ils sont un frein au développement et à la modernité.

Au Nigeria, comme dans la majorité des pays africains, les chefs traditionnels ne sont pas reconnus par les Constitutions. Ils demandent aujourd’hui à l’être au Nigeria. D’où la proposition étonnante du collectif d’ONG : excuses contre reconnaissance constitutionnelle.

L’Afrique a en effet connu des chefs traditionnels qui firent commerce d’hommes, ceux que l’on appelait au Bénin les « rois-traîtres », tel Guezo, au visage marqué par la petite vérole, qui fit durant un règne de quarante ans au XIXe siècle de la traite à grande échelle. Il y était aidé par son plus proche ami et conseiller Francisco Felix de Souza, Brésilien d’origine portugaise.

« L’Afrique noire a été un acteur à part entière de la traite »
Guezo aurait ainsi participé à la déportation de centaines de milliers, voire un million de ses frères noirs, en grande partie vers le Brésil, en échange d’armes, de tabac, d’alcool, de tissu, surtout de la soie et du velours.

Selon l’historien Olivier Pétré-Grenouilleau (1), « sans minimiser la responsabilité occidentale – ce serait absurde car la demande fait aussi l’offre –, l’Afrique noire a été un acteur à part entière de la traite ».

Les captifs africains ont été ainsi emmenés par d’autres Africains et vendus à des Européens ou à des Arabes. Bon nombre d’entre eux étaient déjà esclaves dans leur communauté, souvent razziés après des combats. La traite intra-africaine aurait concerné près de 14 millions de personnes, contre 17 millions pour celle faite par les Arabes et 11 millions pour celle concernant les Européens.

Julia FICATIER

(1) Les Traites négrières. Essai d’histoire globale, Gallimard, 2004.

La traite négrière


Le mot « traite » est apparu au XIIe siècle, venant du latin tracta. Il signifiait « l’action de tirer, de faire venir », de transporter certaines marchandises d’une province à une autre. Apparue au XVIIe siècle, l’expression « traites négrières », le commerce d’esclaves noirs, supposait des réseaux d’approvisionnement parfaitement organisés et intégrés.

Trois traites négrières
On distingue trois traites négrières : la traite intra-africaine, sans aucun doute la plus ancienne ; la traite orientale, qui se caractérisait par ses voies commerciales (traversée du Sahara, de la Méditerranée, de la mer Noire), ses grands marchés aux esclaves (villes d’Afrique du Nord, de la péninsule Arabique et de la Turquie) et concernait Noirs, mais aussi Blancs et Arabes ; et enfin la traite atlantique (occidentale), la plus connue et la plus intense, qui fut le commerce d’Africains au profit d’autres Africains d’un côté, et d’Européens de l’autre.

Le NIGERIA - Esclavage: "les chefs de tribu Noirs doivent s'excuser"

Le Congrès des droits civiques (CRC) prend position.

Les chefs traditionnels africains devraient s'excuser pour le rôle que leurs ancêtres ont joué dans la traite des esclaves, ont estimé mercredi des organisations de défense des droits de l'homme au Nigeria.

Le Congrès des droits civiques (CRC), une coalition de dizaines d'organisations de défense des droits de l'Homme, a estimé dans un communiqué qu'après les excuses du Sénat américain en juin et celle de l'ex-Premier ministre britannique Tony Blair, c'était au tour des dirigeants traditionnels du continent noir.

Ils doivent présenter des excuses au nom de leurs ancêtres pour "mettre un point final à l'histoire de la traite des esclaves", écrit le CRC dans un courrier adressé à ces dirigeants.

"Nous ne pouvons pas continuer à accuser les hommes blancs alors que les Africains, en particulier les chefs traditionnels, ne sont pas irréprochables".
Selon le CRC, ils ont participé à la traite des esclaves en "aidant systématiquement à mener des raids et des enlèvements (...) dans les communautés sans défense (...) puis à les échanger avec des collaborateurs européens, américains et autres".
La ville côtière nigériane de Badagry a servi de point de départ pour le voyage de nombreux esclaves vers l'Europe, les Etats-Unis et les Caraïbes.

Shehu Sani, qui dirige le CRC, a expliqué que la demande d'excuses intervenait maintenant, avant que les chefs traditionnels au Nigeria, qui ne sont pour l'heure pas reconnus par les lois du pays, ne figurent dans la nouvelle Constitution.
"Ils n'ont pas à être reconnus par la Constitution tant qu'ils n'ont pas présenté leurs excuses aux familles des descendants des victimes de l'esclavage", a-t-il affirmé à l'AFP.
Il a dit espérer que des excuses de chefs nigérians pourraient inciter d'autres chefs, dans d'autres pays d'Afrique, à faire de même.

mardi, novembre 10, 2009

Le couronnement d'un ardent combat


Emprisonné à Bourg-Egalité (Bourg-la-Reine), Nicolas de Condorcet est retrouvé mort dans sa cellule, de causes encore obscures, le 29 mars 1794. Près de deux mois auparavant, le 4 février, la Convention avait aboli l'esclavage dans les colonies françaises, en un grand élan d'enthousiasme. Un vacarme grandiloquent qui rattrapait plus de quatre ans d'un assourdissant mutisme : la Déclaration de 1789, qui assurait que "les hommes naissent et demeurent libres et égaux en droits", avait tout bonnement oublié ces Noirs enchaînés dans les îles, réduits légalement à l'état de "biens meubles" par le Code noir, édicté en 1685.

Pourchassé par la Terreur, cloîtré chez sa protectrice, Mme Vernet, Condorcet voit cette loi couronner un de ses plus ardents combats. En 1781, ses Réflexions sur l'esclavage des Nègres, écrites sous le pseudonyme de Joachim Schwartz, avaient été le premier ouvrage d'un philosophe des Lumières entièrement consacré à cette avanie du temps. L'abbé Raynal, dans l'Histoire des deux Indes, Rousseau, dans le Contrat social, Voltaire, dans Candide, ainsi que d'autres esprits s'étaient émus, mais émus seulement, du sort des Africains mis en servitude. Condorcet, lui, instruit un implacable procès, avance l'illégitimité de cette pratique, et réfute les arguments économiques des défenseurs.

Il rejoint, en 1788, la Société des amis des Noirs, qui ne milite, dans un premier temps, que pour l'abolition de la traite. Un concours de circonstances, comme la Révolution sut en précipiter, aboutit à une abolition au débotté, en 1794. De fait, elle ne sera réellement appliquée qu'en Guadeloupe, avant que Napoléon ne rétablisse l'esclavage, en 1802. Cette première abolition restera largement la "farce grandiose" moquée par Aimé Césaire. Prudent, Condorcet se donnait soixante-dix ans pour en finir avec la servitude des Noirs. La véritable abolition interviendra finalement en 1848. Soixante-sept ans après la sortie de son livre.

Benoît Hopquin

dimanche, novembre 08, 2009

Val de Marne et Martinique en mémoire de la traite


Le conseil général de Créteil et celui de Fort de France organisent, avec l’Association de descendants d’esclaves noirs et leurs amis (ADEN) un colloque autour de la mémoire de la traite négrière le 13 novembre 2009 dans la préfecture de l’île Antillaise.

On y entendra Claude Lise, président du conseil général de Martinique, Danielle Maréchal vice présidente du conseil général du Val-de-Marne, chargée de la mémoire, l’avocat Daniel Voguet, président de l’ADEN et Marie-France Astegiani-Merrain, vice présidente et porte-parole de l’ADEN, également conseillère municipale de Joinville-le-Pont (Pcf, groupe Joinville en mouvement).

La manifestation, largement ouverte aux écrivains, poètes ou citoyens, est l’occasion de la présentation des résultats du colloque scientifique tenu en novembre 2007 à Dakar et Gorée (Sénégal) sur la traite négrière transatlantique, avec là encore une forte participation du Val-de-Marne.

Le livre, déjà présenté sur ce blog, Les traites négrières, histoire d’un crime, fera également l’objet d’un lancement aux Antilles à cette occasion.

* Colloque vendredi 13 novembre 2009 à Atrium de Fort de France, salle Frantz Fanon, 9 heures

* Marcel Dorigny et Max-Jean Zins, Les traites négrières, histoire d’un crime, est publié aux éditions du Cercle d’art (2009).
* Voir aussi : Les traites négrières, histoire d’un crime

Manger et boire aux XIIe et XIIIe siècles

Au cours de l'année qui se termine, de nombreuses manifestations (colloques, conférences, spectacles, publications) ont commémoré le huitième centenaire de la croisade contre les albigeois. Actuellement et jusqu'à la fin du mois se tient à la maison des Mémoires, 53 rue de Verdun, réalisée par les Archives départementales, une remarquable exposition qui fait revivre cette période dans toute sa complexité. Les documents présentés, en effet, au-delà de l'expédition guerrière et de ses conséquences, s'efforcent de faire revivre la société du XIIIe siècle.

Pour atteindre cet objectif, les diverses sources auxquelles a traditionnellement recours l'historien ont été mises à contribution : chartes et chroniques, œuvres d'art fresques, vitraux. Ces documents ont été complétés par des découvertes archéologiques, faites à Montségur mais aussi dans la Montagne Noire, qui ont permis de cerner de plus près la façon dont vivaient au jour le jour nos ancêtres du XIIIe siècle, en particulier les humbles.

Il s'agit en l'espèce du site de Cabaret, à Lastours, fouillé depuis de nombreuses années par Marie-Elise Gardel dans le cadre de l'Amicale laïque de Carcassonne, qui a livré de forts utiles documents. Les quatre tours visibles aujourd'hui sur ce site ont été construites après la Croisade, mais, en contrebas du château appelé Cabaret, un habitat constitué à partir de 1150 et déserté vers 1240 a été mis en évidence et étudié au cours de diverses campagnes. Ce bourg fut certainement rasé sur ordre de l'administration royale après la révolte de Raimond II Trencavel et la colline déclarée zone de servitude militaire ne fut à nouveau constructible qu'après le traité des Pyrénées qui en 1659, en annexant le Roussillon repoussait la frontière française plus au sud.

L'expulsion des populations ayant été sans doute précipitée, les archéologues ont pu découvrir, dans les restes des maisons, une série d'activités domestiques saisies e n quelque sorte comme sur une photographie prise en instantané : vaisselle, soc d'araire, ateliers métallurgiques apparaissent comme sur une photographie d'instantané. De plus, l'abondance des ossements de moutons, de chèvres, de bovins et de porcs, atteste de l'importance des activités pastorales.
L'alimentation et la vaisselle

Depuis le XIe siècle, d'importants défrichements avaient permis d'augmenter la production des céréales en mettant en culture des garrigues et des forêts Dans nos régions toutefois, le labourage se faisait toujours à l'araire, instrument en bois doté d'un soc en fer, mieux adapté que la charrue aux sols légers du Midi. La charrue en effet retourne les sols en profondeur, mais cela ne se justifie guère dans nos régions et favorise même l'érosion, appauvrissant la terre.Les céréales étaient les cultures essentielles car seules elles permettaient obtenir l'élément constituant la base de l'alimentation, le pain. Celui-ci d'ailleurs n'était pas obtenu à partir du seul blé, mais comprenait une part importante d'orge et de seigle.La vigne et l'olivier étaient cultivés sur les parties les plus pauvres, tandis que l'élevage des ovins fournissait le fumier indispensable aux cultures ainsi que la laine et le cuir pour habiller les hommes. Le pain accompagnait soupes et ragoûts dans lesquels la viande était rare, tandis que l'on consommait abondamment légumes, fèves et lentilles. Le poisson était le mets des jours de jeûne, tandis que produits laitiers et fruits complétaient les menus. Quant au vin, lorsqu'il apparaissait sur la table, il était généralement coupé d'eau.

Les poteries utilisées lors des repas avaient des formes différentes, ce qui, combiné avec la fragilité de ce matériau qui obligeait à des renouvellements rapides permet de dater maints autres découvertes archéologiques.

Les oules, de forme globulaire à col ouvert, servaient au stockage des denrées comme à la cuisson des aliments, les jattes, de forme ouverte avec un bec verseur, étaient utilisées pour servir le lait et les bouillies, alors que dournes et cruches étaient consacrées aux liquides.

La mixité sociale, qui semble réelle à Cabaret, apparaît dans la présence de verres à pied, réduits évidemment aujourd'hui à quelques fragments, tandis que la vaisselle en bois a disparu. D'autres éléments de cette vie quotidienne méritent de retenir l'attention, comme nous le verrons prochainement.

On consultera avec profit : « Au temps de la Croisade ». « Société et pouvoirs en Languedoc au XIIIe siècle ». Archives départementales de l'Aude. 2009.

samedi, novembre 07, 2009

Choderlos de Laclos, homme des Lumières mais pas révolutionnaire


1741-1803 . Quel homme se cache derrière l’auteur des Liaisons dangereuses, aujourd’hui considéré comme un chef-d’oeuvre de la littérature française et qui narre le duel pervers et libertin de deux membres de la noblesse française ?

« Née pour venger mon sexe et maîtriser le vôtre… » Extrait d’un roman féministe américain ? Non, pas du tout. Même si quelques militantes radicales des années 1980 n’en renieraient pas la « maternité ». Non, ces quelques mots sont de madame de Merteuil, tirés de la 81e lettre du classique épistolaire de Choderlos de Laclos, les Liaisons dangereuses. C’est par cette lettre, à son complice adressée, le vicomte de Valmont, que madame de Merteuil livre les raisons de son ambition. Et explique comment elle s’est donné les moyens de l’atteindre. « Entrée dans le monde dans le temps où, fille encore, j’étais vouée par état au silence et à l’inaction, j’ai su en profiter pour observer et réfléchir. Tandis qu’on me croyait étourdie ou distraite, écoutant peu à la vérité les discours qu’on s’empressait à me tenir, je recueillais avec soin ceux qu’on cherchait à me cacher. Cette utile curiosité, en servant à m’instruire, m’apprit encore à dissimuler […]. Je n’avais pas quinze ans, je possédais déjà les talents auxquels la plus grande partie de nos politiques doivent leur réputation… » L’occasion pour l’auteur de sonner la charge, dans ce roman de 1782, contre l’éducation des femmes sous l’Ancien Régime, élevées au couvent sitôt qu’elles naissaient de noble ascendance.

Laclos, par la plume de son personnage, y accuse les religieux de confondre dans la formation des jeunes filles l’ignorance avec l’innocence et, comme le note le spécialiste du XVIIIe siècle, René Pomeau, « complète sa démonstration en précisant que la seule de ses héroïnes qui dans le combat de l’existence se montre armée, et redoutablement, n’est pas allée au couvent : madame de Merteuil, élevée chez sa mère, s’est donné à elle-même son instruction ».

Scandale dans le scandale : non seulement Laclos expose dans son ouvrage les « pires travers » de la société libertine de la France prérévolutionnaire, mais il s’attaque, de manière au fond très politique, à l’éducation de la classe dirigeante. Et avec quel bonheur ! Un mois après sa parution, le 16 mars 1782, la première édition est épuisée.

Son roman vient de remporter l’un des plus grands succès de librairie du siècle, comparable à celui de la Nouvelle Héloise de Jean-Jacques Rousseau, vingt ans plus tôt. « Du jour au lendemain, c’est le livre dont on parle à Paris dans toutes les conversations, dont tous les journaux rendent compte. » Il n’est pas jusqu’à Rétif de la Bretonne, ce grand chroniqueur de la fin du XVIIIe siècle, qui n’y est été de son anecdote selon laquelle après qu’une mère eut retiré un exemplaire du livre des mains de sa fille de quinze ans, celle-ci serait allée jusqu’à accorder « la dernière faveur » à un homme de quarante-cinq ans qui lui procura l’oeuvre. Pour mesurer l’esclandre provoqué par Laclos avec son roman, on se rappellera qu’au XIXe siècle, après même que l’Ancien Régime a été déposé, le livre a été condamné au moins quatre fois par les tribunaux français. Et qu’en 1898 encore, Petit de Julleville, dans son Histoire de la littérature française qui fit autant autorité que le Lagarde et Michard plus tard, écrira : « On a hâte de fermer ce livre, malgré le talent de l’auteur, et de se consoler un peu en relisant Paul et Virginie, l’insipide ouvrage de Bernardin de Saint-Pierre. »

Mais alors, qui donc est cet homme qui a écrit, comme l’a dit Roger Vailland, ce « roman révolutionnaire du libertinage » que nous connaissons sous le titre des Liaisons dangereuses ? Qui donc est ce Choderlos de Laclos qu’André Malraux désignait comme l’un des sommets de son « triangle noir » : Laclos, Goya, Saint-Just ?

Il faut bien le dire, contrairement à quelqu’un comme Sade, par exemple, dont la vie et l’oeuvre sont intimement liées, l’enquête découvre en Laclos un homme bien moins révolté contre sa société que les Liaisons auraient pu laisser le croire. Pierre Ambroise François Choderlos de Laclos est né à Amiens le 18 octobre 1741 et mort à Tarente le 5 septembre 1803. Deuxième fils d’un secrétaire à l’intendance de Picardie et d’Artois, d’une famille de robe récente, il est poussé par son père à s’engager dans l’armée et choisit l’artillerie. Il est admis en 1760 à l’École royale d’artillerie de La Fère - ancêtre de l’École polytechnique -, est promu sous-lieutenant en 1761et lieutenant en second en 1762. Comme beaucoup de jeunes hommes, Laclos rêve de conquêtes et de gloire, ainsi se fait-il affecter à la brigade des colonies, en garnison à La Rochelle. Mais le traité de Paris, en 1763, met fin à la guerre de Sept Ans. Faute de guerre, Laclos est donc obligé d’étouffer ses ambitions dans une morne vie de garnison. Nommé capitaine à l’ancienneté en 1771 - il le restera durant dix-sept ans, jusqu’à la veille de la Révolution -, le petit officier s’ennuie parmi ses soldats grossiers. Pour s’occuper, il s’adonne à la littérature et à l’écriture avec quelques succès d’estime puisque ses premières pièces, en vers légers, sont publiées dans l’Almanach des muses et qu’un opéra-comique, Ernestine, portant sa signature, fut représenté le 19 juillet 1777 devant la reine Marie-Antoinette. Mais c’est l’année suivante qu’il entame la rédaction des Liaisons dangereuses. Rédaction qui durera environ deux ans. En 1781, promu capitaine commandant de canonniers, il obtient une permission de six mois, au cours de laquelle il achève son chef-d’oeuvre et le confie à l’éditeur Durand Neveu pour le publier en quatre volumes qui sont proposés à la vente le 23 mars 1782.

La publication de son roman est d’emblée considérée comme une attaque contre l’aristocratie et jugée comme une faute par sa hiérarchie militaire, qui lui ordonne comme un châtiment de rejoindre immédiatement sa garnison en Bretagne. De là, il est envoyé à La Rochelle en 1783 pour participer à la construction du nouvel arsenal.

Et c’est à La Rochelle, justement, qu’il fait la connaissance de Marie-Soulange Duperré, sa future femme. Elle a 24 ans, il en a 42. Il la séduit au point de lui faire un enfant et l’épouse en 1786. En 1788, il quitte l’armée et entre au service du duc d’Orléans, meilleur moyen d’améliorer sa condition. Marie-Soulange sera le grand amour de sa vie et lui donnera deux autres enfants. Pour ce que l’on en connaît, Choderlos de Laclos ne ressemble en rien au personnage masculin principal des Liaisons, le libertin vicomte de Valmont. Sa vie sentimentale se limite à son épouse, à qui il semble avoir été fidèle. Ses lettres à sa famille, conservées et aujourd’hui parues dans le volume de la Pléiade (Gallimard) qui lui est consacré, nous le montrent même amoureux de son épouse et père attentionné jusqu’à la fin de sa vie.

Éclate enfin la Révolution, l’occasion pour lui d’entrer plus avant dans le monde politique. Il s’engage dans la Ligue des aristocrates, un groupuscule de petits nobles qui sera interdit par Robespierre et, dès le début, y mène des intrigues en faveur de son maître, le duc d’Orléans. Après 1790, il se rallie à l’idée républicaine et quitte le duc pour un poste de commissaire au ministère de la Guerre, où il a la charge de réorganiser les troupes de la jeune République. Grâce à ses activités, il est chargé de l’organisation du camp de Châlons, en septembre 1792, et prépare de façon décisive la victoire de la bataille de Valmy. Trahi par son passé orléaniste, il est emprisonné à la prison de Picpus mais libéré sous la Convention thermidorienne. De retour au service de la République, il met alors au point, lors d’expériences balistiques, un « boulet creux » chargé de poudre qui deviendra l’obus. Finalement, il fait la connaissance du jeune général Napoléon Bonaparte, artilleur comme lui, et se rallie aux idées bonapartistes. Le 16 janvier 1800, il est réintégré comme général de brigade d’artillerie et affecté à l’armée du Rhin, où il reçoit le baptême du feu à la bataille de Biberach. Affecté au commandement de la réserve d’artillerie de l’armée d’Italie, il meurt le 5 septembre 1803 à Tarente, non pas lors d’un affrontement, mais affaibli par la dysenterie et la malaria. Il est enterré sur place. Au retour des Bourbons, en 1815, sa tombe est violée et détruite. Les Liaisons dangereuses sont les seules pages de lui qui soient passées à la postérité. Elles n’ont pas de rapport avec sa vie de militaire et peu avec sa vie d’homme. La marquise de Merteuil est, comme souvent dans les romans, une agrégation d’observations et « de Laclos à Valmont, la distance est celle qui sépare l’être vivant du personnage », explique René Pomeau. Une distance qu’il n’appartient qu’aux littérateurs de commenter. Reste une évidence, Choderlos de Laclos, pour homme des Lumières qu’il fut, n’a jamais été un « libre penseur » révolutionnaire, comme son roman, dit libertin, inviterait à le faire croire.

Jérôme-Alexandre Nielsberg

mercredi, novembre 04, 2009

ACHILLE RENE-BOISNEUF (1873-1927) ! l’hommage de son arrière petite fille


Né le 9 novembre 1873 à Gosier (Guadeloupe), Achille René-Boisneuf est le fils naturel de Hyacinthe Boisneuf ex-esclave émancipé en 1848 et d’Amanda Mathurine René mulâtresse.

Il hérite d’un important patrimoine foncier de son père Hyacinthe. Il s’illustre par de brillantes études secondaires au Lycée Carnot de Pointe-A-Pitre où il obtient son baccalauréat. Puis naît son goût pour la politique dans laquelle il se lance à la fin du siècle en participant au « Comité de la jeunesse républicaine » fondé en 1891 par Hégésippe Légitimus.

En 1899, au congrès socialiste du Moule, il rompt avec le parti politique d’Hégésippe Légitimus. Rupture qui va s’accentuer lorsque Légitimus inaugure la politique d’entente avec les usiniers sous la bannière de « L’Entente Capital-Travail ».

En 1900, il devient conseiller municipal de Pointe-à-Pitre puis en 1901, il est élu Conseiller Général.

Il crée ensuite « l’Union Républicaine » et connaît beaucoup de démêlés avec le parti politique d’Hégésippe Légitimus.

Il quitte le parti socialiste et fonde le parti démocratique.

Achille René-Boisneuf va s’opposer violemment au sein de cette assemblée, à une telle politique qu’il considère comme contraire aux intérêts des travailleurs.

Il s’en suivra une longue période d’affrontement entre ces deux hommes politiques. Opposition ponctuée du saccage des presses d’Achille René-Boisneuf «Le Libéral» (fondé en 1904) et le journal «La Vérité» dont les bureaux furent saccagés en 1906 par des partisans de Légitimus.

La riposte d’Achille est sanglante, il tue deux hommes de Légitimus. En créant «l’Union Républicaine», il rencontre des problèmes avec la justice et met à profit ces trois ans d’exil en France pour obtenir une licence de droit le 3 juillet 1909.

Avocat au barreau de Pointe-à-Pitre à 37 ans, il soutient les manifestations ouvrières. Il est élu :

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Maire de Pointe-à-Pitre le 4 juin 1911 ;
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Président du conseil général de la Guadeloupe de 1913 à 1922 ;
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Député de la Guadeloupe en 1914 et 1919.

A partir de 1922 débute la «descente aux enfers», il perd tour à tour tous ses postes électoraux et se débat dans de graves démêlés judiciaires.

L’opposition acharnée de son ancien compagnon de lutte, Gratien Candace, provoque un sérieux affaiblissement du «boisneufisme» en Guadeloupe. A 54 ans, usé par une vie de lutte, Achille René-Boisneuf s’éteint le 29 décembre 1927, à Pointe-A-Pitre….. (Appartenance franc-maçonnique : Les disciples d’Hiram).

Le 16/06/2004, la médiathèque Achille RENE-BOISNEUF ouvre ses portes, dressée fièrement sur ses colonnades, elle date de 1874…. Cette ancienne mairie de Pointe-A-Pitre revit par la culture, toute de bois vêtue en attendant sagement que l’on vienne «dévorer la culture de ses entrailles»….

Pages dédiées à la Mémoire de mon Arrière Grand-père, Achille RENE-BOISNEUF. Que son nom demeure gravé à tout jamais dans l’histoire de la Guadeloupe, Et au-delà…..

Antonella RENE-BOISNEUF.

Le 30 Janvier 2009.