mercredi, novembre 30, 2005

Esclavage : Le crime oublié

Après avoir longtemps occulté ces pages peu glorieuses, la République commence à admettre que la traite des Noirs et l’esclavage font aussi partie de l’histoire de France. Une reconnaissance trop tardive qui entretient les blessures de la communauté noire. Et sert indirectement de prétexte aux dérapages antisémites d’un Dieudonné Ils sont des dizaines dans la cour du Sénat à parler et parler encore, comme si les mots pouvaient retenir le temps. Que cette journée ne s’achève jamais, cette journée de la reconnaissance! Noirs, bistres, roux ou bruns, enfants de tous les métissages... Ils sont 300 Antillais et Guyanais dans ce palais du Luxembourg, qu’ils ne se décident pas à quitter.

Ce 10 mai 2001, le Sénat vient d’adopter la loi Taubira. Les élus de la République proclament l’esclavage et la traite négrière «crimes contre l’humanité». Des Antillais pleurent. Un texte solennel vient dire à la France que leurs ancêtres étaient des hommes, aimables dans leur martyre oublié.10 mai 2001. Vingt ans après la victoire de Mitterrand. Un autre 10 mai libérateur... Mais celui-ci ne précipite pas le peuple place de la Bastille. Il ne fait pas les gros titres des journaux. Seuls tressaillent les Antillais du Sénat et ceux qui les regardent, bouleversés. Christian Paul, jeune secrétaire d’Etat à l’Outre-Mer, qui a accompagné la loi. La députée Christiane Taubira, son initiatrice. Esclavage, «crime contre l’humanité». Elle aurait voulu que les choses soient plus nettes encore. Accuser nommément les «puissances occidentales» coupables de la traite. Evoquer la question des «réparations». Ces saillies-là ont été limées. Trop compliquées. Trop brûlantes. Il n’empêche. La victoire est déjà belle. Un peu de vérité est dite. Taubira, ci-devant indépendantiste guyanaise, n’a jamais été aussi française que ce jour-là: grâce à elle, la France peut regarder son histoire.Car l’esclavage est aussi une histoire française. Belles familles de Nantes, Bordeaux, La Rochelle, belles fortunes nées de la traite, au temps où Lully faisait danser la cour, où Molière la faisait rire, où Colbert consolidait l’Etat – mais codifiait le statut de l’esclave dans le Code noir. La traite fut notre commerce. L’esclavage, notre économie. Histoire française. Sous la Révolution, l’abbé Grégoire, déjà émancipateur des juifs, et d’autres «amis des Noirs» arrachent l’abolition en 1794. Huit ans après, Bonaparte, Premier consul, envoie sa soldatesque mater la Guadeloupe et rétablit l’esclavage. Bonaparte, auteur d’un crime contre l’humanité.

«Une page peu glorieuse de notre histoire», a dit Jacques Chirac en 1998...Une page peu glorieuse. Mais sait-on à quel point? Longtemps la République a occulté les fautes passées de l’Etat. En 1848, Victor Schœlcher, sous-secrétaire d’Etat à la Marine, impose l’abolition. On indemnise les planteurs, sitôt transformés en capitalistes! Les esclaves, eux, deviennent citoyens. Ensuite on efface tout. D’un coup. Plus rien à voir. Le crime n’est plus nommé.

L’esclavage est une victime de l’histoire. Le principe républicain l’éclipse une première fois: l’Etat ne connaît ni anciens maîtres ni anciens esclaves, seulement des Français! L’aventure coloniale l’enterre définitivement. A la figure du Noir enchaîné succède celle de l’Africain ou de l’Arabe dominé. Au XXe siècle, c’est le colonialisme qui sera l’ennemi emblématique du progressisme. Quand les Antilles produiront un révolutionnaire, ce sera Frantz Fanon, inventeur du tiers-mondisme. Mais cet engagement ne dit rien sur la traite et le traumatisme qu’elle a engendré. Aux Antilles rôdent les fantômes. On les conjure par un conte de fées. On célèbre Schœlcher dans un culte infantilisant. «On fêtait la Saint-Victor, comme on aurait adoré un Dieu libérateur», raconte le Guadeloupéen Serge Romana, généticien à l’hôpital parisien Necker. Longtemps Romana a détesté Schœlcher. Il l’a redécouvert adulte, «un observateur hors pair de la réalité antillaise, qui savait à quel point l’esclavage avait détruit la société, ruiné durablement la conscience des hommes, leur estime, leur fierté».

Mais le schœlchérisme –l’instrumentalisation d’un grand Français pour étouffer les fautes de la France – lui reste insupportable. Dans les années 1970, entre Antilles et Guyane, une génération d’activistes se construit une fierté. «Nous découvrions notre histoire en autodidactes», se souvient Christiane Taubira. On célèbre alors les marrons, ces esclaves qui brisaient leurs chaînes. On cherche des héros guerriers, valorisants. Toussaint Louverture, père de l’indépendance haïtiennne; Delgrès, colonel guadeloupéen qui se suicida avec ses hommes en 1802 pour échapper à la défaite et au retour aux chaînes. Il faudra des années pour que des écrivains réconcilient les Antilles avec tout leur passé, et que la figure même de l’esclave, pauvre victime dont les enfants ont honte, soit réhabilitée. Cette maturation est lente. Elle se passe en dehors de l’opinion française. La métropole ne voit rien. En 1981, Mitterrand a pourtant déposé une rose sur la tombe de Schœlcher. Mais il faut attendre 1998 pour que la France regarde son passé. Cette année-là, la République veut célébrer les 150 ans de l’abolition définitive. L’intention est bonne. «A l’époque, j’ai mené plus de 100 débats dans des universités, des comités d’entreprise, se souvient l’universitaire Marcel Dorigny.

Les journaux l’ont ignoré: mais une prise de conscience s’est opérée.» Nantes affronte ses remords. Mais les Antillais sont mal à l’aise dans cette fête décrétée. Schœlcher encore. Schœlcher toujours. La République magnifique. Et nous donc ? Nos pères ? Nos victimes ? Le malaise s’étend aux «négropolitains» de métropole. Lionel Jospin, alors Premier ministre, prononce pourtant un discours honorable. Célébrant à Champagney des villageois de Haute-Loire qui en 1789 avaient réclamé dans un cahier de doléances la suppression de l’esclavage, il rappelle la responsabilité de la France, salue les luttes des esclaves. Mais Jospin ne suffit pas. Il manque une parole plus forte. Celle de l’Etat, par son premier représentant, qui dirait la souffrance encore à vif.Chirac serait capable de ce geste. Il l’a eu en direction de la communauté juive, actant la responsabilité de la France dans la Shoah. Il sait être thaumaturge. L’anéantissement des peuples amérindiens lors de la conquête coloniale lui a inspiré une colère durable et des mots exemplaires. Il sait évoquer l’esclavage... Mais, en ces jours de 1998, il n’arrive pas à toucher la douleur antillo-guyanaise. Il évoque «une plaie béante au cœur de l’Afrique qui perdit le plus précieux, une part de sa richesse humaine». Il célèbre Schœlcher, son inspiration, le courage républicain. Il vante l’entrée des esclaves dans la citoyenneté, salue l’apport des Antillais à la France. Mais il ne sent pas que ces Français à part entière restent rongés de l’intérieur par un passé jamais nommé. Il ne trouve pas les mots adéquats.

Tiers-mondiste, Chirac plaint la seule Afrique! Jacobin, il ne capte pas les Antillais! «Un simple pardon, au nom de la France, aurait suffi», regrette Serge Romana.La France blesse, sans même s’en rendre compte. Une affiche maladroite est placardée par l’Etat. «Tous nés en 1848», proclame-t-elle! Pour les descendants du grand viol, c’est une insulte. Déportés, enchaînés, avilis et désormais niés! N’existant que par la grâce de la France esclavagiste puis libératrice! Un peu partout des comités s’organisent. Jamais on nes’est autant parlé entre «négropolitains». Acteurs, écrivains, médecins, musiciens. Tant d’amour blessé. On se dispute. Qui suis-je? Que vais-je dire? Finalement, ils ne disent rien, et c’est encore plus fort.Le 23 mai 1998, c’est une mer métissée qui s’engouffre cours de Vincennes.
Une marche silencieuse, précédée d’une banderole: «Esclavage, crime contrel’humanité». Combien sont-ils? 40000 disent-ils aujourd’hui. 40000 négropolitains convergeant vers la Nation, sans un mot, mais le cœur débordant. La manifestation est un moment unique. Quelque chose comme la marche des beurs, quinze ans plus tôt, mais venant d’une communauté dont on a folklorisé les angoisses. Nous sommes ici, proclament les enfants du zouk, des acras, du ti-punch. Nous sommes un drame. Nous sommes ici, descendants d’esclaves. La presse et les politiques pourtant passent à côté de l’événement. Qu’importe. «On faisait ça d’abord pour nous, se souvient Romana. On a simplement dit à nos ancêtres qu’on les aimait.» Un mois plus tard, le metteur en scène Luc Saint-Eloi fait sortir ses comédiens dans la rue pour un tableau vivant sur le destin des Noirs. Acteurs avec des chaînes. Il installe un monument du souvenir fait de chaînes et de colliers brisés, qu’il voudrait pérenne et qui pourtant est bientôt déplacé.

En décembre 1998, Christiane Taubira dépose sa proposition de loi. Ancienne gauchiste, députée apparentée PS de Guyane, elle s’est longtemps identifiée aux marrons en révolte. Cette fois, elle parle pour les vaincus. En 1999, quand son texte vient en discussion, c’est une coulée de lave qui sort de sa bouche. «Les millions de morts établissent le crime», lance-t-elle aux députés. Puis la politique reprend ses droits. Arguties et tractations. Des Etats africains font savoir que cette loi est malvenue, embarrassante. Après tout, des rois d’Afrique aussi ont participé à la traite...

La loi avance pourtant. Soutenue par le gouvernement Jospin, une fois élaguées les mentions qui fâchent sur les réparations. Qu’importe. «Pour moi, une réparation ne peut être que morale, sous forme de reconnaissance, de musées, de chaires universitaires», dit aujourd’hui Taubira. Elle sort épuisée du combat. Mais un an plus tard, candidate des radicaux de gauche à l’élection présidentielle, elle rafle les suffrages des négropolitains. Solidarité ethnique? Non: reconnaissance.Quelque chose est né, qu’on ne perçoit pas immédiatement. Un mouvement. Des identités. Pour le meilleur et pour le pire.

Romana et ses amis lancent un Comité Marche du 23-Mai pour fouiller leur mémoire. Ils inventent un mot créole, lanmèkannfèneg», pour résumer leur obsession. «Lanmè»: la mer, traversée par les bateaux négriers; «kann»: la canne à sucre que cueillaient les esclaves; «fè»: les chaînes qui les entravaient; et «nèg», les nègres, le nom qu’on leur donnait. Tandis que Romana travaille entre histoire et psychanalyse, d’autres inventent un groupe de pression: le Calixthe Beyala se monte autour de Luc Saint-Eloi et de l’écrivain franco-camerounaise Calixthe Beyala pour combattre les discriminations dont souffrent... toutes les «minorités visibles»! L’intention est louable. Mais la confusion guette. A mettre sur le même plan Africains et Antillais, mémoire de l’esclavage, séquelles du colonialisme et discriminations d’aujourd’hui, on risque l’explosion mentale. «Politiquement, anthropologiquement, cela n’a aucun sens, s’insurge Romana. Il n’y a aucune expérience commune entre un Antillais, descendant d’esclaves, fruit d’une histoire composite, métissée et douloureuse, et un Africain anciennement colonisé.» «On ne doit faire aucune confusion historique, affirme Christian Paul, aujourd’hui député PS, attentif à la question des "diversités".

Mais vivent en France des populations qui se ressentent exclues, et dont le passé est marqué par la persécution. Il faut promouvoir l’égalité et la vérité, en même temps.»La cacophonie règne bientôt sur la microplanète franco-noire. Alors que les évêques d’Afrique demandent pardon aux descendants d’esclaves, des militants, en France, prétendent interdire qu’on évoque les responsabilités africaines dans la traite! Certains veulent tirer le mouvement noir vers l’islam. D’autres, fascinés par le modèle nord-américain, rêvent à des procès en réparation. D’aucuns veulent embarquer la douleur noire en de douteux combats.

Cet hiver, un groupe de militants d’extrême gauche et d’islamistes liés au prêcheur Tariq Ramadan a proclamé la révolte des «indigènes de la République» – mélangeant délibérément l’esclavage, la colonisation, la discrimination... et l’interdiction du foulard islamique à l’école! Plus voyante, l’explosion antisémite de l’humoriste Dieudonné – métis breton et camerounais se proclamant soudain descendant d’esclaves et, comme tel, partant dans une croisade contre Israël et les juifs – vient comme une caricature grimaçante souligner à quel point la mémoire brouillée et exploitée peut se révéler un poison.«On a besoin d’histoire», affirme l’écrivain guadeloupéenne Maryse Condé. L’auteur de «Ségou» préside un Comité pour la Mémoire de l’Esclavage, né de la loi Taubira. «Nous devons travailler sur la refonte des programmes scolaires, pour que l’esclavage et la traite soient enseignés aux jeunes Français. Nous voulons inventer des commémorations, des lieux de mémoire, pour que ce pays connaisse son passé.» Au printemps prochain, les sages du comité proposeront à l’Etat une date nationale de commémoration. Ce ne sera pas le 27 avril – date du décret Schœlcher – ni le 23 mai, celle de la marche de 1998. Ce sera, jure Condé, «une date consensuelle que tous pourront partager». Le premier pas d’une histoire commune, enfin ?

Claude Askolovitch
Semaine du jeudi 3 mars 2005 - n°2104 - Dossier

Girodet invente "l'abolitionnisme"


Sous le Directoire, l'élève de David est le premier à réaliser le portrait d'un homme de couleur en position de législateur occidental. Une audace artistique synonyme d'opportunisme politique.
Par Elisabeth Couturier
Le Portrait du citoyen Belley est le premier tableau que Girodet peint à son retour d'Italie, où son prix de Rome l'avait envoyé en 1790 parfaire ses études à l'Académie royale de France, abritée alors dans le palais Mancini. Le séjour de paix et d'étude promis se transforma en périple rocambolesque, face à la franche hostilité affichée par la papauté, l'aristocratie italienne et les nobles français exilés vis-à-vis de la Révolution française. Tous soupçonnaient les artistes pensionnaires d'entretenir un foyer insurrectionnel. Au point, qu'en septembre 1792, l'enlèvement des fleurs de lys du fronton du palais, et leur remplacement par des insignes représentant une allégorie de la République provoquèrent le sac des lieux et la mort d'un agent de ladite République. Girodet, comme ses camarades, fut contraint de fuir Rome. Il trouva refuge à Naples puis à Venise. La tournure extrême prise par les événements politiques en France le coupa des siens durant de longs mois, aggravant son isolement. Pourtant, la réputation de son génie était restée intacte depuis la présentation de ses « envois » au Salon, Le Sommeil d'Endymion , en 1791 et Hippocrate refusant les présents d'Artaxercès en 1792.
Pourquoi choisit-il pour sa rentrée parisienne de présenter non pas une scène inspirée de la mythologie ou de la Bible, mais un portrait ? Qui plus est, celui de cet ancien esclave noir devenu en 1794 représentant du peuple à l'Assemblée de la Convention grâce à l'application, en 1792, dans les colonies de la Déclaration des droits de l'homme. Réalisée selon la tradition des portraits officiels de dignitaires politiques, établie dès la fin du XVIe siècle à la cour de France par Clouet, ainsi que par les peintres de la cour d'Espagne sous Philippe II, cette oeuvre fascinante retient l'attention par sa maîtrise absolue des règles de la peinture classique. Mais aussi par la distance prise de la part de l'ex-meilleur élève de David avec l'enseignement du maître, ne serait-ce qu'au travers de la pose nonchalante du législateur. Les troubles politiques incessants du Directoire ayant ajourné le Salon de 1797, l'oeuvre est présentée pour la première fois le 22 octobre à l'exposition de l'Elysée, sous le titre Le Portrait d'un Nègre . Le livret l'accompagnant précise : « Le costume dénote un représentant du peuple français. Le buste du célèbre Raynal, philosophe et historien, est un tribut de reconnaissance que les hommes de couleur doivent au premier apôtre de la liberté des Américains français. » L'année suivante, le portrait est montré au Salon sous un autre titre : celui que nous lui connaissons. Car, bien que le terme nègre soit à l'époque d'usage courant, il est déjà vivement critiqué par la Société des amis des Noirs présidée par l'abbé Grégoire, son fondateur. En changeant ainsi l'intitulé de son tableau, Girodet souhaite-il prouver son adhésion aux idées progressistes ? Selon Sylvain Bellenger, commissaire de l'exceptionnelle rétrospective « Girodet » qui se tient actuellement au Louvre, et auteur du catalogue (Gallimard/Musée du Louvre Ed.), ce revirement n'est pas anodin. Contrairement à ce qu'on pourrait penser de la part d'un homme comme Girodet, élevé en prince des Lumières et considéré comme l'artiste le plus cultivé de son temps, cette décision n'est pas dictée seulement par de bons sentiments : « L'actualité politique de l'année 1797, dit-il, explique les raisons de ce changement de titre et du sens dont Girodet charge son tableau. » Il ajoute : « La politique coloniale du Directoire est, à de rares exceptions près, oubliée par les historiens qui passent, sans transition, du décret de l'abolition de l'esclavage du 4 février 1794 à celui de son rétablissement dans toutes les colonies le 16 juillet 1802. Or la chronologie du Directoire est nécessaire à la compréhension du tableau de Girodet. » Effectivement, la période est politiquement marquée, tous les six mois, par les changements de majorité qui opposent la tendance royaliste du « parti de l'ordre », essentiellement les membres du Club de Clichy aux tendances radicales républicaines, comme celles de Babeuf. Et la question coloniale constitue, pour les uns comme pour les autres, un enjeu idéologique récurrent. Ainsi, lorsqu'au printemps 1797, la droite monarchiste remporte les élections, elle dénonce - sans officiellement vouloir rétablir l'esclavage -, la situation dans les Antilles où règne le chaos révolutionnaire. Mais le coup d'Etat du 4 septembre voit le triomphe de la partie adverse : les attaques conservatrices sur la situation des colonies ne sont plus admises. C'est pourquoi Girodet aurait décidé de changer le titre de son tableau : en déplaçant le sujet vers le député Belley plutôt que sur Raynal, il épouse la tendance idéologique du moment, glorifiant les acquis de l'Assemblée révolutionnaire. Une manière habile et opportuniste de concilier sa liberté d'artiste sans s'attirer les foudres du nouveau pouvoir et de continuer, ainsi, à enregistrer les commandes !
La réaction de la critique devant cette image atypique est excellente. La portée morale et politique du sujet constitue, aux yeux des observateurs et du jury, autant un hommage à Raynal qu'aux principes républicains. Le critique Chaussard écrit : « C'est un des tableaux les plus savamment peints que je connaisse : je conseille à plusieurs artistes d'interroger ce tableau ; il fera leur désespoir ou leur génie. J'irai souvent rêver devant ce portrait. Que d'objets sublimes ! Raynal, la liberté des Nègres, et le pinceau de Girodet. » Le contraste chromatique franc du noir et du blanc captive le public : « Ah ! mon dieu ! Comme il est noir ! Il ne faut pas juger les gens sur la figure... Oui, noir, mais pas si diable. » A cette époque, la formation artistique académique, ignore le modèle noir. C'est pourquoi le Portrait du citoyen Belley marque une étape dans l'histoire de l'art : il figure la première représentation d'un homme de couleur montré dans la position officielle d'un législateur politique occidental. Une vérité historique soulignée par Sylvain Bellenger : « Avant le romantisme, dans aucun atelier de Paris on apprend à peindre les chairs et la peau noires. » Et, de ce point de vue, peindre Belley c'était se lancer dans un exercice délicat : son visage et ses mains sont le résultat d'un mélange subtil de marron, cuivre, ardoise et argent. Le pinceau de Girodet a su rendre avec brio le grain de la peau en jouant des contrastes de la lumière.
Girodet a-t-il réalisé ce portrait pour répondre à une commande ? Rien n'est moins sûr. « Malheureusement, explique Sylvain Bellenger qui a fait de longues recherches à ce sujet, aucun document d'archives des milieux abolitionnistes, aucune correspondance particulière ne permet de situer une commande, pas plus que la rencontre de Girodet et de Belley. Comment ce dernier, qui déclarait ne posséder "que la garniture de sa chambre", aurait-il pu s'offrir un pareil cadeau ? » On ne voit pas non plus comment il aurait accepté le premier titre sous lequel fut exposé le tableau. On sait aussi que l'oeuvre fut vue dans l'atelier de Girodet au moins quatre ans après sa présentation au Salon.
Le mystère qui s'attache à l'origine du tableau reste entier. La tenue de Belley, par exemple, est celle des représentants du peuple à la Convention nationale entre 1793 et 1795. Or, en 1797, au moment où Girodet exécute le tableau, Belley n'est plus représentant de Saint-Domingue depuis cinq mois. Il est au sommet de sa carrière militaire. Ce portrait constitue peut-être un tableau commémoratif du grand moment politique de Belley lors de l'abolition de l'esclavage. Il pourrait aussi avoir été conçu, de la part de Girodet, comme un exercice de style, conciliant son image d'homme ouvert aux nouvelles idées tout en alimentant sa réputation d'excellence et sa recherche de gloire !
Mais qui était Belley et quel fut réellement son destin ? L'histoire héroïque de cet ancien esclave devenu représentant du peuple, mérite d'être contée. Elle épouse les soubresauts des années révolutionnaires, pour le meilleur et le pire. Né en 1747, dans l'île de Gorée, comptoir situé au large du Sénégal et haut lieu de la traite des Noirs où s'approvisionnaient les grandes compagnies commerciales françaises, anglaises et hollandaises, il connut, très jeune, le sort abominable des millions de captifs africains.
Belley fut, d'après Bellenger, probablement pendant son enfance, emmené à Saint-Domingue. Cette île est alors notre plus riche colonie des Amériques, fournissant à la France le sucre, le tabac, le chocolat, le coton, l'indigo, le rhum. Un joyau qu'aucun gouvernement, quelle que soit sa tendance, n'est prêt à perdre. Belley aurait conquis sa liberté en 1764, à dix-sept ans, en s'engageant dans l'armée, seul moyen alors pour un esclave de s'affranchir. Embarqué lors de l'escale de la flotte à Saint-Domingue, il combat avec bravoure au côté des alliés franco-américains durant le siège infructueux de Savannah d'octobre 1779 en Georgie. De retour au Cap-Français (aujourd'hui Cap-Haïtien) et libre, il exerce avec succès le commerce de détail et devient propriétaire. A la Révolution, dans les colonies, l'universalité des Droits de l'homme se heurte de front à la hiérarchie raciale, l'esclavage et ses enjeux économiques.
Le 23 août 1791 éclate au Cap une guerre civile : près de 50 000 esclaves se soulèvent. Dans la précipitation, les girondins signent une loi octroyant les droits civils et politiques à tous les citoyens libres, indépendamment de la couleur de leur peau. Elle est actée par le roi le 4 avril 1792. Sur place, la confusion règne et la tension est à son comble entre les colons blancs prêts à faire sécession, les mulâtres et les Noirs affranchis, ces derniers favorables à la République proclamée par la Convention le 21 septembre 1792. Lorsque des commissaires envoyés de France arrivent au Cap-Français pour rétablir l'ordre, Belley est chargé de commander le 16e régiment d'infanterie. En combattant contre les colons blancs, il participe à la victoire des Républicains.
Une fois l'esclavage concrètement aboli, et suivant le modèle de la métropole, une réunion d'assemblées primaires est organisée. Elle est chargée d'élire à la Convention six députés du nord de l'île. Sont élus en cession publique deux Noirs, dont Jean-Baptiste Mars Belley, deux mulâtres et deux Blancs. En octobre 1793, les colonies se constituent en département. Le 4 octobre, les députés embarquent pour la France. Belley siège pour la première fois à l'Assemblée le 3 février 1794. Il réussit à continuer sa carrière politique même après la mort de Robespierre et l'abandon de la Constitution de 1793. En mai 1797, alors qu'il siège au conseil des Cinq-Cents et à celui des Anciens, au titre de la loi des deux tiers, il est remplacé par un autre député noir, Etienne Victor Mentor.
Poursuivant parallèlement à son mandat une carrière militaire, le 13 juillet 1797, il est nommé chef de la gendarmerie de Saint-Domingue. Un parcours sans faute jusqu'au jour où, en avril 1802, il est arrêté alors même qu'il combat aux côtés du général Leclerc, envoyé par Bonaparte dans la colonie pour contrer la prise de pouvoir indépendantiste de Toussaint-Louverture qui s'est rendu mettre de l'île. A sa stupéfaction, il est incarcéré en France, à la citadelle de Belle-Ile-en-Mer jusqu'à sa mort le 6 août 1805. L'esclavage, rétabli dans les colonies par la loi du 16 juillet 1802, ne suffit pas à expliquer cet incroyable retournement de situation.
En fait Jean-Baptiste Mars Belley, bien malgré lui, avait servi une cause qui allait le conduire à sa perte : Bonaparte avait décidé, en secret, de rétablir la hiérarchie raciale dans les colonies. Une réorganisation qui ne souffrait « qu'aucun noir ayant eu grade au-dessus de capitaine reste dans l'île ». Un improbable revirement de l'Histoire dont le bel affranchi fit personnellement les frais. Mais qui, lorsque son portrait fut montré pour la première fois au public, en 1797, ignorait tout du triste sort qui l'attendait.
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Portrait du Citoyen Belley,ex-représentant des colonies (1797)Anne-Louis Girodet de Roussy-Trioson
"Girodet (1767-1824)" au musée du Louvre jusqu'au 2 janvier 2006."Girodet et les décors de Compiègne" au château de Compiègne jusqu'au 6 janvier 2006."Au-delà du maître, Girodet et l'atelier de David" au musée Girodet de Montargis jusqu'au 31 décembre 2005.

Un auteur français compare Napoléon à Hitler

Le mardi 29 novembre 2005

Agence France-Presse
PARIS
Un auteur français, soutenu par de nombreuses associations de la France
d'Outre-mer, compare Napoléon à Hitler dans un livre polémique qui accuse l'empereur d'avoir "exterminé" des populations entières sur des critères raciaux.Cet essai, "Le crime de Napoléon" (éditions Privé), sort jeudi en France, à la veille des célébrations du bicentenaire de la bataille d'Austerlitz, considérée comme sa plus grande victoire militaire."Sous prétexte de ce bicentenaire, la promotion de Napoléon a dépassé les limites du supportable", ont estimé lundi plusieurs associations et institutions des Antilles françaises, de Guyane et de l'île de la Réunion en appelant à manifester samedi à Paris "contre le révisionnisme historique" autour de la figure de l'empereur.


Défenseur de la mémoire des esclaves et lui même originaire de la Guadeloupe, Claude Ribbe, un agrégé de philosophie qui vient d'être nommé par le Premier ministre Dominique de Villepin membre de la Commission nationale consultative des Droits de l'homme, a apporté son soutien à cet appel.Dans son enquête sur le rétablissement de l'esclavage par la France en 1802, auparavant aboli par la Révolution en 1794, il assure que Napoléon et son régime ont voué à la mort ou réduit en esclavage des centaines de milliers de personnes selon des critères "raciaux".Il raconte comment 60.000 soldats, selon lui, ont été expédiés à Haïti où ils rencontrent une farouche résistance menée par Toussaint-Louverture. Homme de main de Napoléon, Charles Victor Emmanuel Leclerc y lance "une vaste opération de nettoyage ethnique".
En Guadeloupe, la population noire est "enchaînée, les rebelles abattus ou déportés".Claude Ribbe assure encore que l'armée napoléonienne a massacré des milliers de Noirs en Haïti en utilisant "une méthode tout à fait inédite: les gaz".A cette époque, écrit-il, "les cales des bateaux sont régulièrement désinfectées en faisant brûler des mèches dont la combustion dégage du dioxyde de soufre". "L'inhalation de ce gaz à haute dose est mortelle, ce qui a l'avantage de tuer les rats", et tuera aussi des êtres humains mis de force dans les cales."Génocide perpétré en utilisant les gaz, citoyens mis en esclavage (250.000 Français, surtout antillais, guyanais et réunionnais), plan de déportation meurtrier incluant d'anciens parlementaires, escadrons de la mort, camps de triage (en Bretagne) et de concentration (sur l'île d'Elbe et en Corse), lois +raciales+": "cent quarante ans avant la Shoah, un dictateur, dans l'espoir de devenir le maître du monde, n'hésite pas à écraser sous sa botte une partie de l'humanité", assure-t-il."Il n'est pas étonnant qu'il ait servi de modèle à Mussolini qui a écrit une pièce à sa gloire ni surtout à Hitler qui vient le saluer d'un +Heil Napoléon+ aux Invalides le 28 juin 1940" à Paris, écrit l'essayiste."Si l'esclavage a été aboli en 1848, conclut-il, le racisme est toujours là (...).
En un sens, tant qu'il n'est pas dénoncé, le crime de Napoléon continue à se commettre".Lundi, de nombreuses associations d'Outre-mer, réunies à l'Assemblée nationale, ont déclaré dans un texte commun qu'"on ne peut pas permettre, dans un pays dit de droit, d'orienter l'histoire comme on le faisait à l'époque de l'Union soviétique"."Napoléon a instauré une législation raciale qui annonce les lois de Nuremberg et qui interdisait aux Noirs et gens de couleur d'entrer sur le territoire français", se sont indignées ces associations après avoir rappelé les "massacres" à l'encontre des Français d'Outre-mer.

mardi, novembre 29, 2005

Esclavage et racisme

Intervention à l’Unesco du 4 décembre 2004 :
par Claude Ribbe.


Il me paraît vraiment difficile d’aborder les questions du savoir, de l’ignorance et du silence sur l’esclavage sans parler au préalable des relations entre esclavage et racisme.


Il semble bien, en effet, que si le silence sur l’esclavage est imposé ou subi dans les pays occidentaux qui l’ont utilisé comme système de production ou dans les pays qui en ont été les victimes -tandis que d’autres tragédies sont plus volontiers évoquées- le racisme ambiant en soit la cause.


Sans m’étendre au-delà de mon propos, je voudrais tout de même préciser que le racisme commence non pas à partir du moment où l’on soutient la prééminence d’un groupe humain par rapport à un autre, mais lorsqu’on pose la notion de race comme une manière pertinente d’isoler un groupe humain. Nous savons depuis au moins trente ans que cette idée de race ne peut prétendre à aucune validation scientifique. Et pourtant, elle continue à hanter jusqu’au discours antiraciste.


L’esclavage est l’une des transgressions les plus radicales du respect que l’homme doit à son semblable, un principe qui se trouve à la base de toute civilisation et constitue le propre de l’humanité. Pour reprendre Rousseau, qui affirmait que renoncer à sa liberté c’est renoncer à sa qualité d’homme, je dirai qu’attenter, par l’esclavage, à la liberté de l’autre, c’est, pour l’esclavagiste, renoncer absolument à son humanité.


L’une des questions incontournables qui se posent lorsqu’on rapproche le problème du racisme de celui de la mémoire de l’esclavage est de savoir si c’est la racisme qui a produit l’esclavage ou si le racisme ne serait pas plutôt l’effet de cette criminelle institution.


Si c’est le racisme qui a produit l’esclavage, il y a de quoi s’abandonner au désespoir le plus profond. Le racisme serait alors un « mal radical » inhérent à la nature humaine et les négationnistes auraient beau jeu de disculper ceux qui ont utilisé systématiquement l’esclavage en invoquant la part maudite qui se terrerait au fond de chacun de nous.


Si, au contraire, le racisme n’est qu’un sous produit de l’institution esclavagiste, l’espoir demeure, car le racisme, présenté souvent comme une fatalité, non seulement par ceux qui le propagent, mais aussi par ceux qui le combattent, peut être éradiqué. Ainsi, la lutte que nous menons pour briser le silence et l’ignorance pesant sur la mémoire de l‘esclavage serait légitimée par un enjeu fondamental.


En rétablissant la vérité sur l’esclavage, nous voilà donc peut-être amenés à mettre en évidence que le racisme n’est que le produit obligé du crime, un produit particulier qui a l’avantage non seulement de protéger le crime, mais encore, pour que cette protection soit vraiment efficace, de lui survivre, même quand le crime semble avoir disparu, du moins dans sa version officielle.
Mon hypothèse est que le racisme exacerbé visant les Africains, qui a servi de creuset à toutes les formes de racisme, résulte de l’esclavage aux Amériques qui n’aurait pas seulement produit du capital, mais également de l’idéologie. Et c’est bien en cela que l’esclavage transatlantique se distingue radicalement de toutes les formes d’asservissement antérieures qui, à ma connaissance, ne se sont jamais appuyées sur une tentative de légitimation rationnelle telle qu’a pu l’être le discours raciste des Lumières et l’idéologie raciste à visage scientifique qui a empoisonné la pensée du XIXe siècle, largement hypothéqué celle du XXe et qui tente encore de contaminer le XXIe siècle naissant. C’est cet héritage-là que nous avons à gérer.

Si donc, comme je le crois, le racisme n’est qu’un effet de l’esclavage et de la traite, faut-il s’étonner du silence et de l’ignorance de nos contemporains ?
Si c’était la fonction du racisme de légitimer la traite et l’esclavage lorsqu’ils étaient reconnus en Europe comme des institutions utiles et acceptables, son rôle est peut-être aujourd’hui d’empêcher toute interrogation sur le caractère criminel et imprescriptible de l’esclavage et d’éluder les questions fondamentales qui ne peuvent manquer de se poser, tant sur les moyens de réparer le crime que sur la désignation des coupables.
A mon avis, la question de la mémoire de l’esclavage est donc la meilleure manière de traquer le racisme, comme le racisme est la meilleure façon d’expliquer l’amnésie des négriers. En rappelant solennellement, en 2002, à l’invitation du président du sénat français, que l’écrivain Alexandre Dumas était le fils d’un esclave d’Haïti, devenu général français grâce à la Révolution, puis persécuté par Bonaparte, à cause de sa couleur de peau, je voulais montrer que Napoléon ne pouvait accéder au trône sans rétablir au préalable l’esclavage, ni ne pouvait rétablir l’esclavage sans instaurer en France, comme il l’a fait, un racisme d’Etat.


En démontrant que le chevalier de Saint-George était né esclave à la Guadeloupe, et que sa carrière s’est arrêtée au moment où le racisme s’est développé en France, parce que l’esclavage commençait à y être sévèrement attaqué, j’ai voulu rappeler que l’on ne saurait étudier l’histoire de l’esclavage sans s’occuper aussi de celle du racisme, qui en est l’épiphénomène.
Si mon hypothèse est justifiée, on ne s’étonnera donc pas qu’on puisse honorer la mémoire de Napoléon sans jamais faire référence au fait qu’il tombe moralement sous le coup de la loi de mai 1981 reconnaissant en France la traite et l’esclavage comme crimes contre l’Humanité, sans rappeler qu’il a fait utiliser les gaz et les noyades pour exterminer la population africaine d’Haïti et qu’il a inauguré contre les résistants antillais le système des camps de triage et de concentration. On ne s’étonnera pas non plus que paraissent encore en France des livres à prétention scientifique tendant à expliquer d’une manière franchement révisionniste l’histoire de la traite et de l’esclavage qui deviennent de simples « points de détail ».


Est-ce le racisme qui a permis l’esclavage ou bien l’esclavage, comme je le pense, qui a fait le lit du racisme ? Cette question est le préalable obligé pour échapper à ce que Césaire, paraphrasant sans doute Nietzsche, appelait le ressentiment, ressentiment qui, en effet, ne doit pas nous empoisonner ni nous enfermer dans le ghetto du communautarisme.

vendredi, novembre 25, 2005

Manifestations contre le révisionnisme historique et les commémorations de NAPOLEON

Lundi 28 novembre 2005 à 11h, une conférence de presse se tiendra à l'Assemblée Nationale (126, rue de l'Université, 75008 Paris, salle 6242) sur le révisionnisme historique, que tente d'instituer la loi du 23 février 2005, illustré par les commémorations officielles de NAPOLEON.
Seront présents : Victorin LUREL, député, président de la région Guadeloupe, et initiateur de la proposition de loi pour supprimer l'article 4 de la loi du 23 février 2005 ; Claude RIBBE, membre de la Commission Nationale Consultative des Droits de l'Homme, qui révèle toute l'horreur du rétablissement de l'esclavage dans « Le Crime de Napoléon », (Editions Privé, décembre 2005) ; Gilbert COLLARD, avocat du Collectif des Antillais, Guyanais, Réunionnais sur les procédures engagées contre les tentatives révisionnistes ; ainsi que les représentants d'associations, institutions, et personnalités d'Outre-Mer organisateurs.
Mardi 29 novembre, sera discutée à l'Assemblée Nationale la proposition de loi, que soutiennent les originaires d'Outre-Mer, déposée par Victorin LUREL, Député, avec Bernard DEROSIER, Jacques FLOCH et J.M. AYRAULT, co-signée par l'ensemble des députés du groupe socialiste et apparentés afin d'obtenir la suppression de l'article 4 de la loi du 23 février 2005 qui fait obligation aux programmes scolaires de souligner « le rôle positif de la présence française outre-mer ».
Samedi 3 décembre 2005, à 14h, les associations et institutions d'Outre-Mer organisent un rassemblement national contre le révisionnisme historique et les commémorations de NAPOLEON, Place Vauban, à Paris (M° St François-Xavier, M° Varenne). Les organisateurs de la conférence de presse et de la manifestation qui ont répondu à l'appel du Collectif des Antillais, Guyanais, Réunionnais : * ACCOLADE (président Jacques AMBROSIO) ; ALKA13.COM (président Jérémie COUVIN) ; ARCHIVES (Yvan VOICE, chanteur) ; Association des Amis de Gaston MONNERVILLE (président Roger LISE) ; Amicale des Postes et Télécommunications de l'Outre-Mer (APTOM, Président Pierre-Louis NUMA) ; Amicale des Robertins d'Outre-Mer (présidente Ghislaine FELICITE) ; Amitiés Marie-Galantaise (président Jocelyn RENAULT) ; Association Pour la Promotion de l'Outre-Mer (APPOM, Président Jacques BOCAGE) ; Association pour l'Intégration et une Vraie Solidarité (APIVS, président Frédéric BULVER) ; Black Unit (des dizaines d'artistes) ; Centre d'Etude et de Recherche des Français d'Outre-Mer (CERFOM, président Joël ALEBE) ; CINEDOM+ (président Greg GERMAIN) ; Collectif des Antillais, Guyanais, Réunionnais (COLLECTIFDOM, président Patrick KARAM) ; EVENTPLUS (Responsable Charlène MUSQUET) ; Fédéral Club (Président Jean-Claude BEAUJOUR) ; Fédération des Association d'Outre-Mer (FAOM, président Elie PHILOCLES) ; Fédération des Associations et Groupements des Originaires d'Outre-Mer (FADOM, président Yvon THIANT) ; Hibiscus (Président Patrick SITCOU) ; KARAIB + (président Eddy CYRILLA) ; Planett Antilles (président José ALTHEY) ; Outre-Mer Unie (OMU, Président Henri GERMANY) ; ZOUKER.COM (président Franck ANRETARD) ;
Les personnalités originaires d'Outre-Mer dans l'hexagone : Souria ADELE, Actrice ; George AURORE, maire-adjoint de Créteil ; Jacob DESVARIEUX, chanteur ; GALVA (chanteur) ; Greg GERMAIN, acteur, auteur, metteur en scène ; Sophie JACQUEST, conseillère régionale Ile-de-France ; JAMADOM, chanteur ; M'Baireh LISETTE, maire-adjoint de Fosse ; Freddy LOYSON, conseiller municipal du XXème Paris ; LYRICSON, chanteur ; Claude RIBBE, auteur ; Ronald RUBINEL, chanteur ; Dédé SAINT-PRIX, chanteur ; René SILO, président de l'AS Colombienne Football ; Yvan VOICE, chanteur.
Soutiennent cette manifestation : l'Union démocratique bretonne / Mouezh Unvaniezh Demokratel Breizh (Ronan DIVARD, porte-parole); DIVERSCITES à Bordeaux (président Karfa DIALLO) ; Guy BIRENBAUM, éditeur ; Louis SALA-MOLINS, philosophe.
Explications : L'article 4 de la loi n° 2005-158 du 23 février 2005 institue une lecture officielle de l'histoire comme ont voulu l'imposer dans le passé des régimes totalitaires. Les aspects positifs et négatifs de la colonisation relèvent du débat de spécialistes. Il n'appartient pas aux politiques de se substituer aux chercheurs dans l'appréhension du passé.
Cette injonction faite aux historiens d'écrire et à l'école de la République d'enseigner une histoire orientée entamerait les avancées considérables du travail de mémoire que la France a su accomplir sur l'esclavage, le commerce triangulaire et la colonisation de façon générale.
Les effets pervers d'un tel texte sont parfaitement illustrés par le culte inconditionnel et sans distance critique de NAPOLEON et l'amnésie collective serait encouragée sur d'autres sujets.
Car, sous prétexte de fêter le bicentenaire d'Austerlitz, la promotion de NAPOLEON a dépassé les limites du supportable pour les ressortissants de l'Outre-mer (www.collectifdom.com)
Le 2 décembre 2005, en présence probable du premier ministre et du ministre de la défense seront organisées, place Vendôme, de grandes célébrations nationales à la gloire de NAPOLEON Bonaparte, qui, en 1802, a remis en esclavage 250 000 Français d'Outre-mer et en a massacré plusieurs dizaines de milliers qui résistaient avec une barbarie annonçant les pires moments du nazisme.
Depuis la parution du livre de Claude RIBBE, « Le Crime de Napoléon », il y a des vérités que plus personne n'est censé ignorer : Cent quarante ans avant la Shoah, NAPOLEON, qui était aussi antisémite, a utilisé les gaz pour exterminer la population civile des Antilles. Il a livré vivants des milliers d'Antillais en pâture à des chiens. NAPOLEON a créé des camps de concentration en Corse et à l'île d'Elbe où sont morts des milliers de Français d'Outre-mer. Il a fait vendre d'anciens soldats de la République enchaînés au fond des cales. Il a rétabli la traite négrière que la Révolution avait abolie, provoquant la mise en esclavage dans les colonies françaises d'au moins deux cent mille Africains et la mort d'un million d'autres.
NAPOLEON a instauré une législation raciale qui annonce les lois de Nuremberg et qui interdisait aux Noirs et gens de couleur d'entrer sur le territoire français. NAPOLEON, par une circulaire honteuse du 8 janvier 1803 a interdit les mariages « entre un blanc et une négresse ou entre un nègre et une blanche ». Ambroise Régnier, le signataire de ce texte répugnant dicté par NAPOLEON, est au Panthéon !
La télévision de service public est activement associée à la campagne de promotion du négrier français. En 2002, un film à la gloire de NAPOLEON a été produit et diffusé par France 2 pour un budget de plus de 40 millions d'euros financé avec l'argent de la redevance payée par les Antillais sans qu'il soit question du rétablissement de l'esclavage.
En 2005, tandis que s'épanouissaient les théories révisionnistes développées par des fonctionnaires de l'Education nationale, le Haut Comité des célébrations nationales refusait d'inscrire au calendrier des célébrations nationales le bicentenaire d'un héros antillais, le général Alexandre DUMAS.
Au nom des descendants des citoyens français remis en esclavage par NAPOLEON ou massacrés parce qu'ils résistaient, les originaires d'Outre-Mer exigent :
- que le Crime de NAPOLEON soit rappelé explicitement dans tous les programmes et manuels scolaires et dans tous les lieux ou monuments publics voués à NAPOLEON.
- que l'État cesse de subventionner les manifestations destinées à la gloire de NAPOLEON.
- que le CSA interdise aux chaînes et notamment aux chaînes publiques de consacrer des programmes à la glorification de NAPOLEON, sans qu'il soit rappelé le rétablissement de l'esclavage.
- qu'un Centre national de mémoire et d'histoire de l'esclavage soit immédiatement créé pour contribuer à rétablir la vérité sur l'esclavage et contribuer à faire connaître les héros antillais victimes de NAPOLEON, au rang desquels le général Alexandre DUMAS.
Plus généralement, nous soutenons la proposition de loi qui sera discutée mardi 29 novembre à l'Assemblée Nationale et nous appelons l'ensemble des parlementaires à revenir sur une loi qui porte atteinte à l'image de la France.

Contact : Christine CUPIT : 06 79 38 74 76

http://www.pyepimanla.com
Portail dédié à l'informations et à l'histoire des afro-antillais

De l’importance du passé pour affronter les difficultés du quotidien.

. Voici ci-dessous les réflexions de Claude RIBBE, auteur de l’important ouvrage « Le Crime de Napoléon », (édition Privé, décembre 2005) sur la nécessité de réagir au négationnisme historique. La manifestation est prévue samedi 3 décembre, à 14h, Place Vauban à Paris (M° Varenne ou Saint-François-Xavier).
Pourquoi réagir aux prochaines commémorations de Napoléon ? Parce que si l’homme est mort depuis près de deux siècles, la légende est bien vivante, ce que prouvent assez les bicentenaires.
C’est le 2 décembre 2005 qu’une certaine France va encore nier l’histoire de plusieurs millions de Français.
C’est le 2 décembre 2005 que les ultramarins employés à la poste auront à distribuer, la tête basse, des lettres timbrées à l’effigie de l’homme qui a remis en esclavage, déporté et martyrisé leurs ancêtres.
C’est tous les jours que les enfants, à l’école, sont obligés d’apprendre que Napoléon est un modèle, alors qu’il n’est qu’un criminel aux termes de la loi du 10 mai 2001. C’est tous les jours que les ultramarins ont à affronter le racisme qui, s’il n’est pas l’explication de tous leurs problèmes, en occasionne du moins une bonne partie.
Le racisme n’est pas le propre de l’homme, c’est Napoléon qui l’a institutionnalisé en France. Et il vise au premier chef les ressortissants de l’outre-mer. Même cela, la France ne le reconnaît pas.
On veut nous expliquer que tout est fini depuis longtemps parce que l’esclavage a été aboli en 1848. Mais rien n’est fini tant que le racisme, produit de l’esclavage, n’est pas aboli, lui aussi. On ne l’abolira pas par décret, mais par un travail de mémoire qui suppose que la vérité soit dite et acceptée. Le racisme, nous n’en sommes pas sortis. Si l’on ne s’attaque pas à l’histoire du mal, on ne s’en débarrassera jamais.
Il faut donc que la vérité du passé apparaisse enfin pour que les problèmes contemporains se résolvent, mais aussi pour que les fautes du passé ne se reproduisent pas.
Le 2 décembre 2005, quatre cents jeunes Saint-Cyriens - nos officiers de demain - sont invités à glorifier officiellement Napoléon sur la place Vendôme, à Paris. Si on leur fait savoir dès aujourd’hui que Napoléon a commis des crimes contre les Antillais, ils y réfléchiront. Sinon, s’ils apprennent un jour que le grand homme a rétabli l’esclavage, qu’il a fait gazer des Français, qu’ils les a fait dévorer pas des chiens, mais qu’il est néanmoins un héros national, ne penseront-ils pas que la République pardonne certains crimes quand la couleur de peau des victimes n’est pas la même que celle des bourreaux ? Ne seront-ils pas tentés de les commettre à nouveau avec une garantie absolue d’impunité ?
Aujourd’hui, ce sont les banlieues de métropole qui se sont enflammées, mais si, un jour, c’étaient celles de l’outre-mer et qu’on y envoie l’armée - avec quelques uns de ces officiers qui étaient sur la place Vendôme le 2 décembre 2005 - ne serait-il pas utile que le précédent de 1802 soit connu, non seulement d’eux, mais de toute la population française ?
La confusion de certains ultramarins face à leur propre histoire - qu’on ne leur a jamais enseignée - montre bien qu’il y a une urgence extrême à s’attaquer à ce problème.
Quand on sait qu’en 1848, la République a alloué 126 millions de francs-or (quelques milliards d’euros d’aujourd’hui) non pas aux anciens esclaves pour les dédommager du crime dont ils avaient été les victimes, mais aux maîtres pour les indemniser de leur « spoliation », on comprend facilement que cinq générations n’ont pas suffi à combler le fossé qui sépare les descendants des maîtres de ceux des esclaves. Les uns sont chômeurs pour un quart, les autres ne se plaignent pas et sont bien représentés dans les médias, la politique, les affaires. Ils ne vivent pas dans les mêmes quartiers. Ils ne vont pas dans les mêmes écoles. Ils n’ont pas besoin de jouer au football, de danser ni de chanter pour qu’on les aime. Ils n’ont pas la même couleur. Ils sont restés les maîtres. Les maîtres de l’histoire. Ils imposent la version qui les arrange.
À force de voir les ultramarins indifférents à l’occultation du rétablissement de l’esclavage de 1802, on s‘attaque à présent à ce qui s’est passé avant, dans l’espoir de dédouaner les colons et les négriers de leur crimes. Quatre ans après la loi du 10 mai 2001, le révisionnisme - appuyé par un commando de mercenaires de l’université - s’est officiellement exprimé sous forme d’un article de loi glorifiant la colonisation !
Les difficultés économiques et sociales d’aujourd’hui ne peuvent être débloquées dans l’ignorance de ce qui s’est passé hier. Les gens qui ne savent pas d’où ils viennent et qui sont incapables de mesurer le chemin accompli peuvent-ils poursuivre ce chemin ? Peut-on trouver le bonheur dans l’amnésie ? Non, sans doute. Opposer un quotidien qui seul aurait une réalité à un passé qui serait sans intérêt, c’est se condamner non seulement à continuer à vivre dans des relations de mépris ou de haine vis-à-vis de tous les autres Français, ou de certains d’entre eux, mais c’est préparer, pour nos enfants, un avenir bien sombre. Peut-être plus tragique que beaucoup ne le pensent. Au début de 1802, les hommes, les femmes et les enfants de l’outre-mer étaient libres et citoyens français Tous les ans, le 4 février, ils commémoraient joyeusement l’abolition de l’esclavage intervenue huit ans plus tôt (sans indemnisation des colons). C’était fini, c’était le passé.
Jamais, ils n’auraient imaginé que cela puisse recommencer. Mais, l’inimaginable s’est produit. Deux cent cinquante mille Français ont été remis dans les chaînes par la force, sous le prétexte de la couleur de leur peau. Le code noir a été rétabli, aggravé. Cent mille résistants ont été massacrés. Ceux qui avaient réussi : les anciens députés, les anciens officiers, sont morts dans des camps de concentration. Cet exemple doit être médité. Car penser à ses ancêtres, c’est toujours penser à ses enfants.

Claude RIBBE

mardi, novembre 22, 2005

Les gens : Frantz Fanon, théoricien de la Révolution algérienne



Frantz Fanon il y a trente-huit ans, le 12 décembre 1961, décède le théoricien de la Révolution algérienne Il avait 36 ans...

Toute une génération d’Algériens ne connaît pas Frantz Fanon. Ce nom n’évoque pour eux que le nom de l’hôpital psychiatrique de Blida. C’est dire. Il en est de même de Maurice Audin, assassiné par les paras de Massu et dont on n’a jamais retrouvé le corps et de tous ces enfants d’Algérie, juifs ou d’origine européenne, comme Maurice Laban, tombé dans les Aurès, Fernand Yveton, guillotiné à Serkadji ou encore Henri Maillot, mort dans les maquis de Aïn Defla. Sans parler des vivants comme Henri Alleg ou de ceux qui sont demeurés en Algérie, tous anciens combattants de l’ALN et dont on taira les noms pour des raisons de sécurité. Frantz Fanon, né le 20 juillet 1925 à Fort-de-France en Martinique, médecin psychiatrique à l’hôpital de Joinville — ainsi dénommé durant la période coloniale — est plus qu’un Algérien d’adoption, mais un Algérien tout court. Alors qui est cet homme que Abassi Madani a pourfendu en 1990 sans s’attirer de réaction officielle à l’époque, ni du FLN ni de l’ONM et encore moins du gouvernement ? Avant de s’installer en Algérie, titulaire d’un baccalauréat obtenu à Fort-de-France en 1945, il part à Lyon où il obtint un diplôme de médecine. Il se fait connaître en France grâce à un livre resté célèbre, Peau noire et Masque blanc où il analyse la condition de nombreux Antillais qui, dès leur arrivée en France, pensent et se comportent comme des « Blancs » alors qu’ils sont noirs, allant jusqu’à intérioriser dans leur corps et leur esprit le fait de ne pas être des « Noirs » comme les autres. A travers de nombreux cas, Fanon montre comment ces Antillais en viennent à refuser d’être assimilés ou comparés à des Africains et, partant, de pratiquer une sorte de racisme à rebours à l’endroit non seulement des Africains mais, aussi, des Maghrébins. Et de pointer le doigt sur les causes de cette dépersonnalisation, la colonisation des esprits. Peau noire et Masque blanc, [oe]uvre majeure de Frantz Fanon, va lui permettre, une fois installé en Algérie en 1953, d’être confronté à une autre réalité, plus dure, celle des Algériens.

A l’hôpital de Blida, dans cet univers psychiatrique singulier, il découvre l’ampleur des dégâts psychologiques de la colonisation à travers les patients qu’il examine. Pour Fanon, la cause est entendue. Quand survint le 1er Novembre 1954, il n’hésite pas à rejoindre le FLN. A l’insu de l’administration, il soigne des combattants de la wilaya IV. Mais surtout, c’est à la suite d’une lettre dénonçant les atrocités coloniales qu’il a adressée au gouverneur général, Robert Lacoste, qu’il est arrêté et expulsé d’Algérie, en 1956. Qu’à cela ne tienne, Frantz Fanon se rend en Tunisie et se met au service du FLN où il travaille à l’hôpital psychiatrique de la Manouba avant de travailler dans le service de presse du GPRA (Gouvernement provisoire de la République algérienne) alors présidé par Ferhat Abbas. A Tunis, Fanon participe à la création d’El Moudjahid dans lequel il publie plusieurs articles consacrés à la guerre de Libération nationale. Des écrits qui vont sans doute servir à l’élaboration de son autre [oe]uvre majeure : Les Damnés de la terre. Un livre qui suscitera durant les années 60, après son décès, bien des controverses et des débats au sein non seulement du FLN, mais surtout au sein des mouvements de libération nationaux et de la gauche révolutionnaire mondiale. Que disait Fanon ? Observant le déroulement de la guerre de Libération nationale algérienne, il en a conclu que la paysannerie était la seule vraie force révolutionnaire, prenant ainsi le contre-pied des thèses marxistes classiques développées à l’époque, faisant observer que, sans une alliance avec la classe ouvrière, la paysannerie ne pouvait être le fer de lance de la révolution. Ainsi est né ce qu’on a appelé les « théories fanoniennes », qui, par certains aspects, rejoignaient celles développées par un autre théoricien révolutionnaire, Mao Tsé-Toung et, à un degré moindre, Che Guevara. Ses écrits, les seuls d’ailleurs, ont fait de Frantz Fanon, sans doute, l’unique théoricien de la révolution algérienne. Ou du moins, il a été l’un des rares dirigeants du FLN à avoir tenté de théoriser, bien avant l’indépendance de l’Algérie, la guerre de Libération nationale. Un homme sera inspiré par les théories de Frantz Fanon : Houari Boumediène. Lesquelles théories ont permis de doter d’un socle cohérent l’action tiers-mondiste de l’Algérie. En Afrique, Frantz Fanon fera des émules : les dirigeants Kwane Nkrumah, Mobido Keita et, à un degré moindre, Ahmed Sékou Touré.

En 1960, Frantz Fanon est chargé d’une mission au Mali, celle d’étudier les possibilités d’ouvrir un second front et de convoyer des armes vers les maquis à partir du Mali afin de contourner la frontière tunisienne, rendue meurtrière après que l’armée française l’eut électrifiée et minée. Puis, il est nommé ambassadeur d’Algérie au Ghana. Mais Fanon était rongé par un cancer : la leucémie. Il est d’abord soigné à Moscou, puis transféré aux Etats-Unis où il décède le 12 décembre 1961. Des bruits ont alors couru sur le fait que la CIA ait profité de son hospitalisation pour l’assassiner. Quand son corps fut transféré en Tunisie, le GPRA décide alors de respecter le v[oe]u de Frantz Fanon : qu’il soit enterré en Algérie. Une unité combattante de l’ALN achemine de nuit la dépouille de Fanon pour l’inhumer en Algérie, dans la région d’El Tarf. Mais il a fallu attendre l’indépendance nationale, en 1965, pour que Frantz Fanon ait droit à des obsèques officielles. Toujours est-il que ce grand révolutionnaire n’a pas eu droit au carré des Martyrs d’El Alia. Et pourtant, trente-huit ans après son décès, il mérite un hommage particulier. N’en déplaise à ceux qui ont cherché à l’enterrer définitivement.

Hassane Zerrouky

source

dimanche, novembre 20, 2005

Les Indiens caraïbes étaient-ils anthropophages ? part 1

A) La perception de l’Indien à travers le prisme de l’occidentalité.

Dès la découverte de l’Amérique, la question de l’anthropophagie1 des Indiens se pose. Elle fait débat tout au long du XVIe jusqu’au XIXe siècle, devenant rapidement un enjeu civilisationnel, une confrontation entre l’Occident chrétien, persuadé qu’il s’est vu échoir, la réalisation par la colonisation d’une «mission imposée par Dieu», celle d’apporter le progrès et la lumière au reste de l’humanité: cette humanité païenne, idolâtre, composée de Sauvages et de Barbares, d’hommes non encore advenus en raison d’une socialisation partiellement inachevée, qu’il faudra coûte que coûte, convertir aux valeurs du christianisme; la seule religion révélée, la seule qui soit porteuse de civilisation: «pendant la première, il (Colomb) cherchait une terre quelconque de l’ancien monde ; à la seconde, il prenait le rôle de civilisateur et entendait purger les îles des infâmes Caraïbes…2» Et sûr de son bon droit, nous verrons, le civilisateur dans toute sa morgue suffisance, s’entendre corriger l’œuvre de Dieu, retranchant de l’humanité, les êtres qu’il juge à l’aune de son aveuglement comme une erreur de la nature, une infamie, une abjection.

Les Etats et les populations européennes investis dans le processus colonial, initialement se positionneront face à l’Indien, comme la norme. Ils érigent un dogme, une construction idéologique autour de lui, le figeant dans un état d’inaltérabilité, que sa nature, son essence en fait forcément autrui, un étranger à qu'ils attribuent des valeurs négatives et lui dénient toute individualité. L’Indien prend alors la figure de l’Autre, il ne se définit plus par son indianité, mais en fonction d’une communauté de référence, en l’occurrence occidentale, de laquelle tout le sépare.

La seule modification possible qu’il puisse apporter à son état, c’est finalement de renoncer à sa propre identité; mais cela n’est pas suffisant, ne pouvant changer ses caractéristiques génétiques et morphologiques. Alors, l’Indien se retrouve en permanence en butte à la critique des fidéistes, qui le jugent et évaluent ses progrès accomplis, devant l’inclure dans leur normalité, à l’image de l’abbé de Mably (1709-1789), faisant un parallèle entre les Grecs anciens et les Indiens écrit: «L’histoire nous représente les premiers grecs comme des hommes errans de contrées en contrées, qui n’étoient liés par aucun commerce, et qui se défiant les uns des autres, ne marchoient qu’armés; tels sont encore les sauvages d'Amérique, que la fréquentation des européens n'a pas civilisés.3» Cet exemple est significatif, car il montre que l’Indien n’est pas exclu de leur civilisation, c’est-à-dire de leur norme, mais que ce dernier tarde simplement à y figurer, ce qui infère que ces êtres sont susceptibles d’évolution: «Le troisième état, qui a été heureux pour des millions d’Indiens qui se sont sauvés, se sauvent encore, quoique malheureux ceux qui persistent dans leur ignorance, ou qui ferment les yeux à la lumière de l’Evangile, a commencé depuis que les armées de sa Majesté Catholique se sont mises en possession de ces deux vastes empires, et continue jusqu’aujourd’hui, la lumière de la foi augmentant de plus en plus dans les contrées reculées du nouveau monde, pour le bonheur éternel de cette infortunée postérité d’Adam.4». Mais dans la réalité, l’Indien ne peut jamais être dans leur norme, si ce faisant, il concurrencerait directement les visées coloniales des édicteurs de cette norme, car le but de la manœuvre est de l’empêcher d’avoir prise sur son destin, la maîtrise des ressources de son territoire. En fait, le déposséder de la totalité de son pouvoir politique et économique, ce qui est encore malheureusement d’actualité de nos jours, dans la majorité des pays de l’Amérique où il subsiste encore.

Remarquons que nul en ces siècles du passé n’échappait à la dépréciation du Sauvage, pas même les humanistes qui participaient, certes dans une moindre mesure à la dévalorisation de l’Autre, mais participaient tout de même: «Les hommes plus que sauvages dans leur origine, arrière-branche cadette de l'humanité, et ne tirant de lumière que de la loi naturelle bien défigurée, ont fondé un empire immense de la sorte. Ils l' avoient tellemen Gouverné par ces principes, que le pays le plus éloigné de leur empire leur étoit aussi attaché que le pourroit être sa banlieuë à un petit prince, et l'avoient consolidé de façon qu'il a fallu l'invasion d'ennemis miraculeux selon leurs foibles notions, jointe aux circonstances d’une révolution intérieure pour l'ebranler. Je parle de l'empire des incas 5.» Le processus de dénigrement étant cumulatif, la deuxième étape consiste à faire peser un déterminisme biologique sur l’Indien et le positionner dans un champ sémantique, pour le comparer6, le hiérarchiser: «On remarquera que cette gradation s’observait autrefois à la rigueur, tant pour conserver l’égalité dans les mariages, que pour savoir jusqu’à quel degré de parenté on pouvait les permettre parmi les Néophytes. Mais le Pape Clément XI a déclaré par une bulle, qu’on ne doit reconnaître pour Néophytes que les Indiens et les Métis, et tenir pour blancs, les Quarterones et les Ochavones. Je suis bien aise de faire observer ici, que si la Métive se marie avec un Métis, l’enfant est Métis, et s’appelle communement Tente en el ayre, parce qu’il n’est ni plus ni moins que ses parents, et qu’il reste dans le même degré. Si la Métive se marie avec un Indien, l’enfant s’appelle Salta atras, parce qu’au lieu d’avancer il recule, ou passe d’un degré supérieur à un inférieur.7» et de le sanctionner, sanction qui dans le cas présent c’est d’être Indien. Ce mécanisme pour fonctionner à besoin de l’aval des plus hautes autorités morales et politiques, ici c’est le pape qui décrète à tous, notamment à l’Indien, en fonction du niveau de sa blancheur de peau, s’il peut se considérer en tant qu’Indien ou en tant que Blanc, ailleurs, ce sera l’autorité royale qui s’en chargera, mais généralement les deux pouvoirs fonctionneront en symbiose afin de produire la norme.

Etant en bas de l’échelle des valeurs, l’Indien sera regardé comme un être naturel, un être inférieur. A partir de ce moment, vers la fin du XVIII e siècle, on voit des religieux prendre sa défense, s’efforçant de le «réhumaniser », cherchant à travers lui: «la rémanence universelle de la révélation divine faite aux premiers hommes.» d’où cette boutade du philosophe anticlérical de 1771: «Les sauvages d'Amérique ne sont ni juifs, ni gentils, mais ils méritoient bien que le fils de Dieu leur déléguât un disciple au moins, et cette inattention est bien fâcheuse pour ceux qui sont morts entre le temps de la venue de Jésus-Christ et celui où la découverte de leurs terres fut faite8.» Les laïcs ne seront pas en reste, dès le XVIe siècle, Montaigne inaugure le mythe du «bon sauvage», mais il ne culminera qu’à la fin du XVIIIe siècle avec Jean Jacques Rousseau, l’Indien est alors idéalisé, son mode de vie magnifié. Les philosophes prônent un retour à la nature, un état de nature qui exempte l’homme de tous les vices de la société moderne. Ce mythe du «bon sauvage» n’est qu’une allégorie et la quête du paradis perdu n’est qu’illusion, car dans les faits, l’Européen dénonce l’état inégalitaire et policé de sa société.

Chateaubriand après son voyage en Amérique fera découvrir que les «bons sauvages» ont aussi leurs défauts, leurs vices et leurs guerres, en somme, qu’ils ne sont pas si différents des Européens. Toutefois, ce courant donnera naissance au XIXe siècle au romantisme.

Quant aux sauvages Indiens, dès la conquête, ils portèrent un regard critique sur les civilisateurs, les renvoyant à leur barbarie, à leur inhumanité et à leur insatiable cupidité: «Benzoni, historien milanais, nous récite en son histoire du Nouveau Monde, que les Indiens détestant l’avarice démesurée des espagnols qui les subjuguèrent, prenaient une pièce d’or, et disaient Voicy le Dieu des Chrétiens; Pour cecy ils viennent de Castille en nôtre païs, pour cecy ils nous ont rendus esclaves, nous ont bannis de nos demeures, & ont commis des choses horribles contre nous: pour cecy ils se font la guerre entr’eus; pour cecy ils se tuënt les uns les autres; pour cecy ils sont toujiours en inquiétude, ils se querellent, ils se dérobent, ils maudissent, ils blasfément: Enfin, pour cecy il n’y a ni vilenie, ni méchanceté où ils ne se portent9.» Il faut croire que ces «primitifs» avaient saisi l’essence de ceux qui s’étaient portés vers eux: «Dans les siècles où l'ignorance et la barbarie ont régné, les prêtres, comme le reste des hommes, étoient ignorantes et barbares. Uniquement occupés du soin d'aggrandir leur fortune et leur puissance…10» et qu’à aucun moment ils ne furent dupes.

L’Indien à cette période historique est nié ou diminué en tant que personne, son humanité n’est pas reconnue pleine et entière tant chez les zélateurs de la foi, que chez les partisans de la colonisation.

Il ne fut jamais réellement appréhendé, ni vu objectivement, car le prisme culturel occidental lui a attribué des caractéristiques culturelles, naturelles, qui a déformé le sens de sa réalité. Les raisons sont en corrélation avec l’argumentaire développé précédemment, et aussi pour ne pas s’être plié aux règles qu’on lui imposaient. L’Indien survivant fut relégué en marge de la société, dans des délaissés continentaux (désert vert, zones montagneuses, zones marécageuses, désert blanc, désert de pierre ou de sable.) où il ne put poursuivre son développement naturel. Aujourd’hui, leur image dans les Amériques n’a pas beaucoup évolué par rapport au passé, ils sont toujours discriminés, ils restent l’autre, l’étranger, celui qui est différent, leurs communautés éprouvent toujours autant de difficultés à s’inscrire dans la modernité occidentale.

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Les Indiens caraïbes étaient-ils anthropophages ? part 2

B) Anthropophagie supposée ou réelle des Caraïbes

Si au départ, il ne s’agissait que d’une présomption de cannibalisme à l’encontre des Caraïbes, ces soupçons se transformèrent rapidement en une accusation formelle, qui devint une évidence apodictique, une vérité indubitable et sans l’ombre d’un pyrrhonisme, l’Occident pouvait affirmer: les Caraïbes sont des cannibales. Une position que les nations occidentales prendront systématiquement face aux populations récalcitrantes à leur domination ou qui tout bonnement refuseront l’asservissement, dont certaines à notre avis, par l’effet pygmalion, se surdétermineront et adopteront des pratiques anthropophagiques à des moments donnés de leur histoire, ceci, si nous nous référons aux dires de certains Indiens du Canada: Charlie Myers, sorcier ottawa, ancien combattant et détenteur d'un doctorat en pharmacologie, affirme qu'ils agissaient ainsi pour des raisons spirituelles et religieuses. «On mangeait les gens lorsqu'ils étaient particulièrement forts. Si le bras de l'ennemi était très puissant, on en mangeait les muscles, s'il était un coureur rapide, c'était le mollet, s'il était courageux et intraitable, on mangeait son cœur, et ainsi de suite», affirme monsieur Myers. Leur but était «de s'approprier le pouvoir de la personne tuée». Nous rapportons ces paroles avec la réserve, qu’elles émanent d’une source internet, mais compte tenu qu’elles reflètent ce que nous avons pu lire par ailleurs sur le sujet, nous la maintenons, mais nous n’en faisons pas une vérité.

L’anthropophagie supposée ou réelle des peuples extra-européens alimentera pendant des siècles les peurs et les fantasmes de l’imaginaire occidental. Le Nouveau Monde n’y échappera pas, cet imaginaire projettera une charge d’absurdités, des monceaux d’aberrations sur cette terra incognita, et l’Amérique sera dépeinte par les illustrateurs du XVI e siècle comme la terre des sorcières, un lieu de sabbat, ce qui équivaut à dire, un lieu de débauche, le lieu de tous les vices possibles et inimaginables. A contrario, d’autres voyaient en elle, la terre des Félicités, le paradis perdu, une terre fabuleuse, un lieu où les rivières charroyaient de l’or à profusion, c’était la terre promise, l’eldorado qui leur tendait les bras, à un titre ou a un autre, elle le fut. Mais les uns comme les autres, cette terre et ses habitants échappaient à leur entendement. Comment aurait-il pu en être autrement, dans ce siècle où le diable guettait au coin de la rue, où l’on brûlait les sorcières, où une parole malencontreuse pouvait valoir d’être soumis à la question, dans ce siècle où l’Inquisition pesait sur ces nations, dans ce siècle ou le mal régnait en maître dans les esprits et dans les corps?
En ces temps d’obscurantisme profond ou le mal et le diable gouverne le monde, l’Amérique est mentalisée comme étant une résurgence du chaos dionysien, où les Caraïbes à l’instar des ménades qui mettaient en pièce leurs victimes, dans une fête macabre ou (vin) qui s’achevait dans la communion sanglante des initiés, ces êtres affranchis de tout interdit et de tout tabou. La confusion entre les mythes dionysiens sous les avatars du dieu (Phallen et Iakchos) ainsi que la pratique de ses mystères, ont été posées par les observateurs sur les peuples Indiens, jusqu’au Dionysos (dieu chtonien) initiateur et conducteur des âmes qui a libéré sa mère Sémélé des Enfers, pour la conduire au séjour des dieux. C’est en quoi ce mythe dionysien, ouvre la porte à la mission des Révérends Pères, curés, vicaires, abbés et de tous les évangélistes, qui fait que tous les enfants de la terre peuvent avoir accès à l’immortalité de l’âme, pourvu qu’ils se convertissent.

On pourrait rapprocher le mythe cosmogonique de Cronos (dieu cannibale qui dévora ses enfants avant d’être contraint par son fils Zeus de les régurgiter.) symbolisant le chaos primordial, un état de dégénérescence du cosmos, conduisant irrémédiablement à sa prochaine régénérescence, à cette phrase: la foi en Christ sortira ces êtres des ténèbres, pour les conduire à la lumière11. Charles Buet, en parlant de la mission que Christophe Colomb s’était octroyée, ne dit pas autre chose: «Cette avant-garde de l’ancien monde pouvait jouer un rôle important auprès des peuplades primitives dont elle était entourée, elle pouvait les amener à la civilisation par l’exemple, et commencer ainsi une régénération qui était et dans les projets de l’ambassadeur de Dieu12.» Voilà à notre avis les logiques qui prévalurent à la constitution du bon et du mauvais Sauvage dans l’inconscient européen, un inconscient chrétien encore fortement empreint des mythes de l’antiquité greco-romaine, dû à la lecture répétée des auteurs classiques et de l’obligation pour les élites d’étudier le grec et le latin.
Mardaye Tony

Les Indiens caraïbes étaient-ils anthropophages ? part 3

C) La perception de l’anthropophagie dans les sociétés humaines

L'anthropophagie est ressentie comme une abomination au sein des sociétés «civilisées», et suscitant par là même une répulsion, un rejet absolu, bien qu’elle suscite une certaine curiosité malsaine. Considérée telle une ignominie caractérisée, l’acte le plus inconcevable et plus ignoble pouvant exister, parce que c’est un acte annihilant toute dignité, tout progrès et développement des communautés humaines. En tant que telle, l’anthropophagie renvoie à l’individu des réminiscences ataviques de comportements ancestraux, remontant à la genèse de l’humanité, dans ces âges insécuritaires où l’homme n’était qu’une proie pour l’homme, et où l’homme chassait l’homme pour s’en nourrir. C’est en cela qu’elle acquiert une dimension ontologique dans les schèmes de la pensée humaine, car être mangé par un autre, constitue la plus grande peur, la terreur absolue.

La pratique du cannibalisme est attestée dans de nombreuses parties du monde. On suppose que le phénomène remonte au Néolithique. Hérodote ainsi que d’autres auteurs de l’Antiquité décrivent quelques peuples qu’ils qualifient d’anthropophages, de même qu’au moyen Âge, Marco Polo rapporta que des tribus, du Tibet jusqu’à Sumatra, pratiquaient l’anthropophagie et de nos jours, il n’est pas rare qu’un fait de cannibalisme ou de sacrifice humain se déroulant en Afrique soit rapporté par les médias. Quelle est la véracité de ces témoignages? Nous n’en savons rien.

Quant à l’anthropophage, il est perçu soit comme un barbare, un primitif, un malade mental, un monstre ou un animal. Il est celui qui se situe en dehors de la culture, de la civilisation, incarnant l’homme primitif qui s’abandonne à tous les excès de sa nature déréglée, c’est l’individu qui est affecté de tous les dérèglements et de tous les vices. Quoi qu’il en soit, l’image de l’indien cannibale s’est diffusée sans discontinuité à travers les siècles, étant acceptée jusqu’à récemment par de nombreux anthropologues. Mais depuis, un certain nombre d’historiens, d’ethnologues et anthropologues admette, que l’anthropophagie des Caraïbes ne fut qu’un prétexte pour éliminer des indiens qui résistaient bec et ongles aux expéditions des nations européennes et une astuce afin de pouvoir les asservir (esclavagiser) car l’Eglise catholique permettait l’asservissement des peuples païens.

D) Les légitimations morales de l’infériorité des nations dites païennes
En effet, au XV e siècle, Tomaso Parentucelli ou Tomaso de Sarzana devenant en 1447 Pape sous le nom de Nicolas V, délivra le 8 janvier 1455, la bulle Romanus Pontifex au roi Alfonso V du Portugal: qui concédait à ce dernier la faculté pleine et entière d'attaquer, de conquérir, de vaincre, de réduire et de soumettre tous les sarrasins, païens et autres ennemis du Christ où qu'ils soient, avec leurs royaumes, duchés, principautés, domaines, propriétés, meubles et immeubles, tous les biens par eux détenus et possédés, de réduire leurs personnes en servitude perpétuelle (…) de s'attribuer et faire servir à usage et utilité ces dits royaumes, duchés, contrés, principautés, propriétés, possessions et biens de ces infidèles sarrasins et païens. Il est établi que cette bulle papale déclarait la guerre à tous les infidèles de la planète, sanctionnait et promouvait expressément la conquête, la colonisation et l'exploitation des nations non chrétiennes et de leurs territoires et à pratiquer le «juste commerce» des païens Noirs, en clair l’esclavage des nègres.

D’aucuns voient dans cette bulle le texte initiant (le monstrueux trafic, l’infâme commerce) l’esclavage des Nègres, préalablement, n’omettons pas qu’en 1441, des esclaves Noirs furent offerts au pape Eugène IV.

En 1493, le pape Alexandre VI délivra la bulle Inter Caetera au roi et à la reine d'Espagne, suite à la découverte de l’Amérique qui instituait l’emprise du catholicisme sur les îles et les terres nouvellement découvertes, elle invitait à soumettre les habitants indigènes et à revendiquer les «terres inoccupées» (terra nullius) ou les terres appartenant aux païens et permettait de réduire en esclavage tous les Amérindiens avec pour contrepartie de les nourrir et de les convertir au catholicisme et ce furent les Amérindiens qui serons les premiers esclaves des Européens sur ce continent: «Alonzo Pinzon fit enlever de vive force quatre hommes et deux jeunes filles qu’il garda comme esclaves.13» remarquons qu’il n’a pas eu besoin de la bulle papale pour se positionner au regard de l’histoire comme le premier esclavagiste du Nouveau Monde.

Fort de leur légitimation morale, les deux empires (portugais et espagnols) sous la contrainte ou l’égide du pape Alexandre VI se partageront le monde au traité de Tordesillas en 1494: «Ferdinand et Isabelle, par la grâce de Dieu, Roi et Reine de Castille, de Léon, d'Aragon, de Sicile, de Grenade, de Tolède, de Galice [...]. Ainsi, son altesse, le sérénissime Roi de Portugal, notre frère bien aimé, nous a dépêché ses ambassadeurs et mandataires [...] afin d'établir, de prendre acte et de se mettre d'accord avec nous [...] sur ce qui appartient à l'un et à l'autre de l'océan qu'il reste encore à découvrir. Leurs altesses souhaitent [...] que l'on trace et que l'on établisse sur ledit océan une frontière ou une ligne droite, de pôle à pôle, à savoir, du pôle arctique au pôle antarctique, qui soit située du nord au sud [...] à trois cent soixante-dix lieues des îles du Cap-Vert vers le ponant [...]; tout ce qui jusqu'alors a été découvert ou à l'avenir sera découvert par le Roi de Portugal et ses navires, îles et continent, depuis ladite ligne telle qu'établie ci-dessus, en se dirigeant vers le levant [...] appartiendra au Roi de Portugal et à ses successeurs [...]. Et ainsi, tout ce qui, îles et continent [...], est déjà découvert ou viendra à être découvert par les Roi et Reine de Castille et d'Aragon [...], depuis ladite ligne [...] en allant vers le couchant [...] appartiendra aux dits Roi et Reine de Castille [...]." » ce traité réglait les différends territoriaux des deux nations impliquées dans les Découvertes, il succédait au traité d’Alcoçavas de 1479 et à celui de Tolède de 1480, il sera confirmé et modifié par le pape Jules II. Les deux couronnes seront réunies sous le règne de Charles Quint. De même qu’à l’initiative de Las Casas, prenant la défense des indiens, qui furent dès l’établissement des Espagnols à Saint Domingue massacrés14, asservis, domestiqués, vus comme des animaux qui serviront de nourriture aux chiens des conquistadors ou dans des cas extrêmes aux conquistadors eux-mêmes15. L’indianophagie, dès le second voyage de Colomb, pointe le bout de son nez: «exposés à la faim. A vrai dire, ils en étaient arrivés à l’éprouver si cruellement que plusieurs avaient proposé de manger les Indiens à la façon des Caraïbes…16» L’empereur interdira l’esclavage des Indiens, sauf celui des Indiens anthropophages, d’où la nécessité économique pour les conquérants de se trouver des peuples anthropophages afin de perpétuer leur domination, leur colonisation et l’exploitation des mines aurifères et argentifères, puis des ressources agricoles (canne à sucre, café, indigo, coton, cacao, etc.) du Nouveau Monde.
Tony Mardaye

Les Indiens caraïbes étaient-ils anthropophages ? part 4

D) Les légitimations morales de l’infériorité des nations dites païennes

En effet, au XV e siècle, Tomaso Parentucelli ou Tomaso de Sarzana devenant en 1447 Pape sous le nom de Nicolas V, délivra le 8 janvier 1455, la bulle Romanus Pontifex au roi Alfonso V du Portugal: qui concédait à ce dernier la faculté pleine et entière d'attaquer, de conquérir, de vaincre, de réduire et de soumettre tous les sarrasins, païens et autres ennemis du Christ où qu'ils soient, avec leurs royaumes, duchés, principautés, domaines, propriétés, meubles et immeubles, tous les biens par eux détenus et possédés, de réduire leurs personnes en servitude perpétuelle (…) de s'attribuer et faire servir à usage et utilité ces dits royaumes, duchés, contrés, principautés, propriétés, possessions et biens de ces infidèles sarrasins et païens. Il est établi que cette bulle papale déclarait la guerre à tous les infidèles de la planète, sanctionnait et promouvait expressément la conquête, la colonisation et l'exploitation des nations non chrétiennes et de leurs territoires et à pratiquer le «juste commerce» des païens Noirs, en clair l’esclavage des nègres.

D’aucuns voient dans cette bulle le texte initiant (le monstrueux trafic, l’infâme commerce) l’esclavage des Nègres, préalablement, n’omettons pas qu’en 1441, des esclaves Noirs furent offerts au pape Eugène IV.

En 1493, le pape Alexandre VI délivra la bulle Inter Caetera au roi et à la reine d'Espagne, suite à la découverte de l’Amérique qui instituait l’emprise du catholicisme sur les îles et les terres nouvellement découvertes, elle invitait à soumettre les habitants indigènes et à revendiquer les «terres inoccupées» (terra nullius) ou les terres appartenant aux païens et permettait de réduire en esclavage tous les Amérindiens avec pour contrepartie de les nourrir et de les convertir au catholicisme et ce furent les Amérindiens qui serons les premiers esclaves des Européens sur ce continent: «Alonzo Pinzon fit enlever de vive force quatre hommes et deux jeunes filles qu’il garda comme esclaves.13» remarquons qu’il n’a pas eu besoin de la bulle papale pour se positionner au regard de l’histoire comme le premier esclavagiste du Nouveau Monde.

Fort de leur légitimation morale, les deux empires (portugais et espagnols) sous la contrainte ou l’égide du pape Alexandre VI se partageront le monde au traité de Tordesillas en 1494: «Ferdinand et Isabelle, par la grâce de Dieu, Roi et Reine de Castille, de Léon, d'Aragon, de Sicile, de Grenade, de Tolède, de Galice [...]. Ainsi, son altesse, le sérénissime Roi de Portugal, notre frère bien aimé, nous a dépêché ses ambassadeurs et mandataires [...] afin d'établir, de prendre acte et de se mettre d'accord avec nous [...] sur ce qui appartient à l'un et à l'autre de l'océan qu'il reste encore à découvrir. Leurs altesses souhaitent [...] que l'on trace et que l'on établisse sur ledit océan une frontière ou une ligne droite, de pôle à pôle, à savoir, du pôle arctique au pôle antarctique, qui soit située du nord au sud [...] à trois cent soixante-dix lieues des îles du Cap-Vert vers le ponant [...]; tout ce qui jusqu'alors a été découvert ou à l'avenir sera découvert par le Roi de Portugal et ses navires, îles et continent, depuis ladite ligne telle qu'établie ci-dessus, en se dirigeant vers le levant [...] appartiendra au Roi de Portugal et à ses successeurs [...]. Et ainsi, tout ce qui, îles et continent [...], est déjà découvert ou viendra à être découvert par les Roi et Reine de Castille et d'Aragon [...], depuis ladite ligne [...] en allant vers le couchant [...] appartiendra aux dits Roi et Reine de Castille [...]." » ce traité réglait les différends territoriaux des deux nations impliquées dans les Découvertes, il succédait au traité d’Alcoçavas de 1479 et à celui de Tolède de 1480, il sera confirmé et modifié par le pape Jules II. Les deux couronnes seront réunies sous le règne de Charles Quint. De même qu’à l’initiative de Las Casas, prenant la défense des indiens, qui furent dès l’établissement des Espagnols à Saint Domingue massacrés14, asservis, domestiqués, vus comme des animaux qui serviront de nourriture aux chiens des conquistadors ou dans des cas extrêmes aux conquistadors eux-mêmes15. L’indianophagie, dès le second voyage de Colomb, pointe le bout de son nez: «exposés à la faim. A vrai dire, ils en étaient arrivés à l’éprouver si cruellement que plusieurs avaient proposé de manger les Indiens à la façon des Caraïbes…16» L’empereur interdira l’esclavage des Indiens, sauf celui des Indiens anthropophages, d’où la nécessité économique pour les conquérants de se trouver des peuples anthropophages afin de perpétuer leur domination, leur colonisation et l’exploitation des mines aurifères et argentifères, puis des ressources agricoles (canne à sucre, café, indigo, coton, cacao, etc.) du Nouveau Monde.
Tony Mardaye

Les Indiens caraïbes étaient-ils anthropophages ? part 5

E) Au source de la construction du cannibalisme des Indiens


La première source faisant état de l’anthropophagie des Indiens caraïbes, émane de Christophe Colomb lors de son premier voyage, qui relate dans son Journal de Bord, les dires d’Indiens rencontrés dans la mer des Antilles, fuyant les Caraïbes qui lui aurait exprimé (du moins à ses interprètes arabes): «la terreur d’être mangé les rendait muets et qu’il ne pouvait les délivrer de cette peur. Ils disaient que les canibas n’avaient qu’un œil et une face de chien.17» Il est écrit qu’il ne prit pas ces propos au sérieux, mais au cours de son deuxième voyage, débarquant en l’île de la Guadeloupe, il rencontra un groupe de femmes qui s’approchant d’eux: «les mêmes femmes vinrent le supplier qu’on les conduisit aux navires, indiquant par signes que les gens de l’île ne les retenaient en esclavage que pour le manger. […] Les femmes faisaient entendre qu’elles préféraient se confier à des étrangers, quels qu’ils puissent être, que de rester au milieu de ces barbares qui avaient dévoré leurs maris et leurs enfants.18» les marins à la recherche de vivres, poursuivant l’inspection des lieux, ils remarquèrent que: «Ces cabanes étaient carrées d’ailleurs, et non rondes comme la généralité de celles que les Espagnols avaient vues jusque-là.
Ils trouvèrent de grands perroquets, du miel, de la cire, des instruments tranchants, des espèces de métiers destinés à tresser les nattes dont étaient faites les parois de leurs demeures, et enfin un bras d’homme embroché pour être rôti.19» s’appuyant sur les archives de son père voilà les éléments pouvant conforter l’anthropophagie des Caraïbes qu’il apporte.


Quelle est la part de vérité dans ces témoignages, pouvons nous prendre en compte les propos des femmes essayant de fuir la servitude des Caraïbes, sachant que les Espagnols ne comprenaient pas leur langage, seul le bras prêt à être rôti, pourrait retenir l’attention, et faire penser que l’intrusion des marins avait interrompu un festin cannibale, mais tout cela paraît bien léger. Le traducteur du texte (Muller), faisait remarquer: «Pour suppléer sans doute au peu d’étendue que l’Amiral donne par lui-même à l’observation des mœurs et coutumes des Indiens, notre auteur imagine de placer ici un cahier qu’il dit avoir trouvé dans les papiers de son père. C’est l’œuvre d’un pauvre moine hiéronymite, qui connaissait la langue du pays, et à qui l’Amiral avait, paraît-il ordonné de rassembler tout ce qu’il pouvait apprendre des traditions et des croyances des Indiens. En somme, maigre et indigeste ramassis de fables sans intérêt, que Fernand Colomb aurait dû ne pas insérer dans son livre. Nous croyons bien faire en l’oubliant dans notre traduction.20» Les éléments imputant aux Caraïbes des pratiques anthropophagiques, ne sont guères fiables et pourtant ils seront repris amplifiés, pour construire la fable du Caraïbe cannibale. En France, ce mythe se popularise – entre autres - en France au XVI e siècle, avec la parution de l’Histoire d’un voyage fait en la terre du Brésil dite Amérique, de Jean de Lery, écrit en 1578, la première édition que nous avons consulté étant pratiquement illisible, nous utiliserons les textes de la cinquième édition (1611) publiée à Genève, où il est écrit à la page 230 et suivantes: «guerre mortelle contre plusieurs nations de ce pays-là: tant y a que leurs plus prochains & capitaux ennemis sont, tant ceux qu’ils nomment Margaias que les Portugais Peros leurs alliez: comme au réciproque lesdits Margaias n’en veulent pas seulement aux Tououpinambaults, mais aussi aux François leur confederez. Nó pas, quant à ces Barbares, qu’ils se fassent la guerre pour conquérir les pays & terres les uns des autres, car chacun en a plus qu’il ne lui en faut: moins que les vainqueurs prétendent de s’enrichir des dépouilles, rançons & armes des vaincus: ce n’est pas, di-ie, tout cela qui les meine. Car, comme eux-mêmes confessent, n’estans poussez d’autre afection que de venger, chacun de son costé, les pares & amis, lesquels par le passé ont esté prins & mangez, à la façon que ie dirai au chapitre suiuant, ils sont tellement acharnez les uns à l’encontre des autres, que quiconque tombe en la main de son ennemi, il faut sans autre composition il s’attĕde d’estre traité de même; c’est à dire, assomé, boucanné & mangé.» La suite de ce texte est bien plus explicite, il décrit les guerres, la capture, les préliminaires à la guerre, c'est-à-dire les fameuses harangues des vieillards récapitulant tous les maux, les souffrances et les afflictions causés par leurs ennemis héréditaires: «gens de ma nation, puissans & et tres-forts ieunes hommes, ce n’est pas ainsi qu’il faut faire: plustost, nous disposans de les aller trouuer, faut-il que nous-nous facions tous tuer & manger, ou que nous ayons vengeance des nostres», le retour des guerriers avec leur butin humain, et la manière dont-ils boucaneront leurs prisonniers: «tout ce qui se fera empoigné, soit hommes, femmes ou enfans, non seulement sera emmené, mais aussi quand ils seront de retour en leur pays tous seront assommez, puis mis par pieces sur le boucan, & finalement mangez.». Ce texte est à notre avis la grande source historique des chroniqueurs français du XVII e et du XVIII e siècle, qui chacun à son tour, y puisera son inspiration et l’adaptera en fonction des besoins de leur propre propagande, en y apportant des réserves ou des témoignages visuels, nous en citerons deux exemples, de la vision des chroniqueurs, en prenant celui qui est sans doute le moins connu: Jean de Clodoré (16..-1731) et le plus connu: Jean Baptiste Labat (1663-1738), sachant que tous les autres ont écrit sur le sujet.


Dans sa: Relation de ce qui s’est passe dans les isles & Terre-Ferme de l’Amérique, pendant la dernière Guerre avec l’Angleterre, & depuis en exécution du traitté de Breda, chez Gervais Clouzier, t.,I, Paris 1671. Jean de Clodoré qui dans son sommaire indique:
«Depuis les Espagnols pretendans avoir reconnu que les naturels de ces isles estoient antropophages, ils demanderent persmission aux roys de Castille de les captiver, c’est à dire de les prendres & d’en faire des esclaves, (ce qu’ils pratiquerent en beaucoup d’autres endroits sans permission) de sorte qu’ils n’aborderent plus les Antilles que les armes à la main, & en qualité d’ennemis declarez, & que les Indiens qui les habitoient se preparoient à leur faire la plus cruelle guerre qui leur estoit possible.»


L’auteur officiel de cette relation, car d’aucuns supposent qu’il est en réalité l’œuvre du sieur de la Barre, ne confirme pas l’anthropophagie des Caraïbes, mais l’avance comme un prétexte trouvé par les Espagnols afin de se procurer des esclaves. Quant à Jean Baptiste Labat, le chroniqueur le plus connu et sans doute le plus contesté, car certains voyant en lui l’auteur qui a le plus plagié les textes de ses prédécesseurs et de ses contemporains; sur le sujet, il avance à la page 320 à 324 de son quatrième tome (1722), de son Nouveau voyage aux isles de l’Amérique,: «Si c’est une partie de guerre qu’on propose, quelque vieille femme ne manque pas de se produire & de haranguer les conviez pour les exciter à la vengeance. Elle leur fait un long détail des torts & des injures qu’ils ont reçûs de leurs ennemis, elle y joint le denombrement de leurs parens & amis qui ont esté tuez; & quand elle voit que toute la compagnie déjà fort échauffé par la boisson, commence à donner des signes de fureur, & qu’ils ne respirent plus que le sang & la mort de leurs ennemis, elle jette au milieu de l’assemblée quelques membres boucannez de ceux qu’ils ont tuez à la guerre, sur lesquels ils fondent aussi tôt comme des furieux, les égratignent, les coupent en pieces, les mordent & mâchent avec toute la rage dont ils sont capables des gens lâches, vindicatifs & ivres.» Ce texte recèle quelques similitudes avec celui de Jean de Lery 21; mais il apporte une explication de ce qu’il dit avoir été témoin: «C’est une erreur de croire que les Sauvages de nos isles soient antropophages, & qu’ils aillent à la guerre exprès pour faire des prisonniers, afin de s’en rassasier, ou que les ayant pris, sans avoir cette intention, ils se servent de l’occasion qu’ils ont en les tenant entre leurs mains, pour les dévorer.


J’ai la preuve du contraire plus claires que le jour. Il ost vrai que j’ai entendu dire à plusieurs de nos Flibustiers que vers l’Isthme de Darien, Bocca del Toro, l’isle d’or, & quelques autres endroits de la côte, il y a des nations errantes, que les Espagnols appellent Indiens Bravos, qui n’ont jamais voulu avoir de commerce avec personne, qui mangent sans miséricorde tous ceux qui tombent entre leurs mains. Cela peut être & peut être aussi faux; car s’ils n’ont point de commerce avec personne, comment le peut-on sçavoir? Et quand cela seroit vrai, qu’est-ce que cela prouveroit par rapport à nos Caraïbes des isles si éloignez de ceux-là, & par la distance des lieux , par leur manière de vivre. Pourquoi se ressembleroient-ils plûtôt en ce point que dans les autres ?


Je sçai que le Marquis de Maintenon d’Angennes, qui commandoient la Frégate du roi la Sorciere en 16 perdit sa chaloupe avec dix-huit ou vingt hommes qui estoient dedans, qui furent enlevez par ces Indiens, en voulant prendre de l’eau dans une rivière & on peut conjecturer qu’enlevant comme ils dirent, les hommes morts & les vivans, c’estoit pour se rassasier de leur chair, comme certains Nègres de la côte d’Afrique qui en tiennent boucherie ouverte, du moins à ce que disent quelques historiens. Je jçai encore, & il est très vrai que dans les commencemens que les François & les Anglois s’établirent aux isles il y eut plusieurs personnes des deux nations qui furent tuées, boucannées & mangées par les Caraïbes; mais c’estit une action toute extraordinaire chez ces peuples: c’estoit la rage qui leur faisoit commettre cet excès, parce qu’ils ne pouvoient se venger pleinement de l’injustice que les européens leur faisoient de les chassez de leurs terres, qu’en les faisant perir, quand ils les prenoient, avec cruautez qui ne leur sont pas ordinaire ni naturelles; car si cela estoit dans ce tems-là il le feroit encore aujourd’hui & c’est pourtant ce qu’on ne voit pas qu’ils pratiquent, ni sur les Anglois avec lesquels ils sont presque toûjours en guerre, ni même avec leurs plus grands ennemis les Alloüagues qui sont des Indiens de Terre ferme du côté de la rivière d’Orénoque, avec lesquels ils sont continuellement en guerre. Il est vrai que quand ils tuent quelqu’un, ils font boucanner ses membres, & remplissent des calebasses de la graisse, qu’ils emportent chez eux; mais c’est comme un trophée & une marque de leur victoire & de leur valeur, à peu près de même que les Sauvages de Canada emportent les chevelures de leurs ennemis quand ils les ont tuez, & de leurs prisonniers, après qu’ils les ont fiat mourir avec des cruautez inoüies. Nos sauvages sont plus humains.» Premièrement, le père Labat témoigne d’une scène d’anthropophagie, pour ensuite écrire au chapitre suivant que les Indiens caraïbes n’étaient pas des Anthropophages, il semblerait que nous soyons face à une aporie, dont certains historiens s’en sont sortis à l’instar de P. Labat en développant la thèse de l' «anthropophagie rituelle» que bon nombre d’historiens ou de sociologues ont repris ensuite, la définissant en tant que: «corollaire symétrique de l’interdit anthropophage. Quand l'anthropophagie est reléguée hors de toute culture, soit qu'elle se situe en marge de celle-ci, soit qu'elle se situe en amont de sa constitution par le biais du mythe, le cannibalisme au contraire est la forme policée des même faits lorsqu'ils sont institués dans le corps de la civilité du groupe. Le changement de nature emporte ici changement de degré: de l'inconcevable absolu, l'absorption de chair humaine devient une transgression acceptée car gérée par un ordre dogmatique et encadré par la force édifiante du rituel. Intégrer pour mieux contrôler, telle est la stratégie de l'institution cannibale. Ceci contribue encore à isoler l'anthropophagie. Elle relève alors ontologiquement de l'autre, de celui qui se situe hors du champ de la culture. Il permet donc d'instituer la culture puisqu'il en délimite l'étendue. De plus, il contribue à construire les membres du groupe comme êtres humains et comme les seuls à pouvoir prétendre à ce titre.» Ce texte reflète une réalité dans laquelle se sont engouffrés pratiquement tous les anthropologues, archéologues, historiens, sociologues, qui ont eu à travailler sur la question.


L’anthropophagie et le cannibalisme rituel ne diffère que parce que l’un est géré par un «ordre dogmatique», plus prosaïquement, l’acceptation du cannibalisme rituel est du fait que pendant des siècles, les momies égyptiennes, réduites en poudre ont servi de médicament aux populations occidentales, vu comme une panacée universelle, cette poudre a trôné pendant des siècles sur les étagères des apothicaires. Donc, l’ingestion de chair humaine, fusse t’elle vieille de plusieurs siècles ou millénaires ou tous les onguents composés à partir de la graisse humaine ou des viscères humains utilisés à des fins thérapeutiques ne peuvent pas être considérée comme de l’anthropophagie par ces populations. En créant cette théorie du cannibalisme rituel, ils répondaient en faite à leur propre contradiction. Cette idée était simplement acceptable pour les occidentaux.


Mais qu’en est-il réellement des actes de cannibalisme imputés aux Caraïbes? Comme nous avons pu le remarquer, les deux chroniqueurs ne se montrent pas particulièrement convaincants, ni donner excessivement crédit à cette possibilité. En dehors de la justification morale pour la conquête et la réduction en esclave des peuples indiens ou des témoignages, pour le moins douteux des chroniqueurs et des historiens que se sont copiés les uns les autres, quelles sont aujourd’hui les éléments objectifs qui permettent de conclure à l’une ou l’autre thèses en dehors des écrits, d’autres disent des élucubrations de Christophe Colomb (Xpoferens), cet homme qui se prenait pour un envoyé de Dieu, celui grâce à qui la Jérusalem terrestres sera délivrée de la domination des Musulmans. Nous ne disposons d’aucun élément tangible qui permette d’affirmer que les Caraïbes furent un peuple anthropophage, les anthropologues, les ethnologues ne disposent pas de la moindre preuve en ce qui concerne les Petites Antilles, pas d’ossements, pas de squelettes qui puissent confirmer cette thèse.


Mais par contre, ils ont apporté une «preuve tangible» de pratiques cannibales chez les Indiens d’Amérique du nord. L’équipe du Pr Richard Marlar, de Université du Colorado, a trouvé les restes de sept corps dans un foyer, dont les os portent des marques de coups de couteau, et dont l’analyse biochimique à révélée des traces de myoglobine dans des excréments humains trouvé sur le site. Cette protéine présente dans les muscles ne peut se retrouver dans les excréments que si la chair humaine a été ingérée. Les chercheurs ne savent pas les raisons ont conduit cette population de ce village situé sur la Mesa Verde à commettre des actes de cannibalisme. Certains chercheurs avancent l’idée qu’une période de chaos social en raison d’une terrible sécheresse en serait la cause. Mais, ces éléments ne sont pas probants, car toutes les nations humaines à un moment donné de leur histoire (guerre, famine, disette), un groupe humain a eu recours à des actes de cannibalisme. Et en analysant les fèces humaines de ces périodes précises où l’histoire des nations est chahutée ou chaotique, il est vraisemblable que l’on trouverait les traces de cette protéine dans les déjections humaines de toutes les nations du monde et tout les continents, de l’Europe à l’Asie en passant par l’Afrique. Les témoignages ne manquent pas en Europe sur cette question (Les populations soviétiques touchées par famine des années 1932-1933 se seraient nourries de cadavres, et récemment en Russie un boucher à été arrêté parce qu’il vendait de chair humaine en la faisant passer pour de la viande de bœuf, Nous savons que dans les campagnes françaises, en temps de crise ou de famine, on constatait une forte recrudescence des loups, qui fort à propos expliquait la disparition de certains villageois.) , mais est-ce pour autant on imputerait à l’Européen de cette époque d’être des anthropophages ?



Mardaye Tony